• Volontaire

    T’es bizarre, toi.


    Tu veux une rachianesthésie pour une grossesse arrêtée à cureter de 10 semaines, c’est pas franchement banal.


    Oh moi je m’en fous tu sais, c’est même plus simple à penser qu’une anesthésie générale. Mais c’est pour toi que j’insiste, vraiment. Pour la tête. Pour le moral. C'est pas le genre d'expérience qu'on préfère vivre à fond, un curetage, d'habitude.


    Tu préfères la rachianesthésie? Ok, Ok. D’accord. Tu l’auras. N'empêche, t’es drôlement bizarre.


    T'as pas l'air d'avoir peur de dormir. De la mort, de l’inconnu, de je sais pas quoi d’autre encore, enfin le genre de loufoqueries que j'entends en général pour justifier ce genre de choix.

    Toi, tu te justifies pas. T'as juste pas le profil.


    T’as trente ans, toi l'africaine, mais tu fais dix de moins. T'es belle. Belle de cette beauté sans fard qu'ont les filles de vingt ans qui se foutent éperdument de ce que donnera l'avenir. Malgré tout tu prends soin de toi, je le vois à tes nattes savamment tressées. Mais tu débarques du pays, ça se voit. A ta manière d’économiser les mots, ta façon de baisser les yeux quand tu parles ou à tes laconiques hochements de tête. Ton claquement de langue dans la bouche pour acquiescer. Tes mains sont soignées mais tes pieds te trahissent: ils ont le cuir épais et tanné des marcheurs sans chaussures.

     

    Tu débarques du pays, et c’est tout frais. Même drapée dans la sainte chemise hospitalière qui maladise le moindre bien portant, tu respires l'étrangère.

     

    Bizarre, je te dis.

     

    Parce que tu as trente ans et que tu me dis que tu es en France depuis un mois seulement. Et à  trente ans là-bas, les filles n'en sont généralement pas à leur première grossesse. A moins que... Tu as du faire des études ou bien tu es quelqu’un de bien né, là-bas, c’est sûr. Tu es de la ville, c’est ça? Brazza. Enfin non, Kinshasa. Brazzaville ou Kinshasa? Tu gonfles la poitrine, les mots se percutent avant la sortie. Trop long, trop compliqué... Tu laisseras chuinter un long soupir qui finira par expirer dans un silence. Soit.

     

    Et puis ton adresse actuelle, je la connais. C’est un centre d’hébergement pour ceux qui ne savent pas où passer la nuit. Je te vois bien, merde, tu es à poil. T’as pas ce profil là non plus. Ta peau connait les crèmes et les onguents des parfumeurs interlopes. Elle est souple, ferme. Douce comme de la soie. Non, la rue et toi, ça colle pas non plus.


    De plus en plus bizarre.

     

    On rentre au bloc, j'ai trop de doutes au fond pour ne pas en remettre une couche. Permets-moi d’insister, la rachi c’est pas pour toi. Tu préfères la rachi car tu veux être sûre de ne rien manquer. OK.

     

    Merde putain, t’es franchement bizarre.


    Tu te rends compte de ce que tu dis? Bien sûr, que tu te rends compte. Trente ans, première grossesse, arrêtée de dix semaines, un mois en France, sans domicile fixe. Tu es partie enceinte et tu devais le savoir. Ça sent l’histoire glauque. Ça pue l'histoire glauque.

     

    Allez, je te la pique ta rachi. Mais donne-moi donc la main, on va causer un peu.


     

    Tu viens de "Kin" en fait, tu y as toute ta famille. Tu y avais un bon job. Pas mariée. À, l’occidentale, sûrement. Ou la deuxième, peut-être bien. Ou pas, en fait. Je sais pas, à vrai dire. Et puis il y a un mois, en pleine nuit, tu as traversé le fleuve pour Brazza. Pourquoi, pour fuir? Pour fuir quoi? Je saurai pas. A partir de là, c’est «compliqué», comme tu dis. Tu es arrivée en France. Comment? C'est... "Compliqué". Ici, tu ne connais personne. Ta destination? Tu sais pas. Tu es ici, un point c'est tout. Ton regard s’est planté comme une lame dans le mien quand tu m’as dit ça. Pour faire mal. 


    Brièvement mais profondément. J’ai pas baissé les yeux, j’ai rien dit. Compliqué, j’imagine. Mes pensées filent vers des horizons que je ne peux, que je ne VEUX pas voir. J’ai juste pas envie. Et je sais bien que simple pour toi, c’est déjà bien compliqué pour moi. Tu as hoché la tête, moi aussi. Peut-être qu'on s'est compris.

     

    Ca y est, c’est fini. Tu as jeté un coup d’oeil régulièrement pour vérifier que "c'était fait". Je n’ai lu aucune émotion sur ton visage pendant l’acte. Ni déception, ni semblant de satisfaction. Rien. La vie, cette salope de vie t'en fout plein la gueule mais tu veux faire face. Dans ta main, pas le moindre frémissement. De toute façon, je pense que tu n’aurais rien dit.Tu me rapelles cette race de gens qui grouille en Afrique. Celle des gens sans espoir. Celle qui survit au pire et sur qui les tempêtes glissent sans entamer le cuir. Qui absorbe les emmerdes sans les forcément les transmettre. Et qui pourrait dans l'oeil du cyclone faire renaître une génération sans passé ni rancoeur.

     

    Comme ça.

     

    Tu es déçue quand je te dis que tu dois rester ce soir. Tu pensais certainement à ta place au centre, acquise de haute lutte et pas encore perdue. Mais bon tu es d’accord, à chaque jour suffit sa peine.


    Le lendemain matin, c’est encore moi que tu vois pour la sortie. Tu es prête à partir depuis les aurores. Le bagage mince, le coeur pas bien léger et la tête lourde de l'envolée des anges. Déjà sapée. Jolie. Comme si de rien n’était. Tu veux sortir, cette fois ça suffit. Mais j’ai mis l’infirmière au jus. Le centre n’accueille qu'à la nuit, et il fait encore froid dehors. Peut-être une assistante sociale, qui sait. Reste au moins pour le déjeuner, tu partiras ensuite. Tu calcules vite. T'es vraiment pas con, ça se voit. Tu es d’accord. De toute façon, on pourra guère faire plus. 

     

    J'espère que, j'espère, j'espère...

    Non, en fait je suis comme toi, j'espère rien.

     

    Tu es partie et il parait que tu as dit merci.

    Tu es partie rejoindre mon placard à fantômes et autres goules, étagère purgatoire.


    Celle où sont rangées les histoires dont je ne connaîtrai jamais la suite.

     

     

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  • Commentaires

    1
    SophieSF
    Mercredi 30 Mai 2012 à 19:37

    Ah, les fantomes du placard. Il déborde, même, parfois, le placard, tout un mur de grands placards du sol au plafond... Elle serre le coeur, son histoire en tous cas. Même si elle vient d'un milieu riche, elle peut avoir été violée, abusée par un proche, un prêtre, un patron, un frère, un oncle, and so on... et du coup vouloir etre sûre que la grossesse est vraiment finie, donc pas d'AG?

    Elle n'avait pas envie/l'énergie de revenir voir une assistante sociale ou une psy du service? Pour vider son sac, ça changera pas sa vie, mais elle voyagera peut-être  un peu plus léger...

    Merci pour ce chouette billet!

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    2
    Mercredi 30 Mai 2012 à 22:42

    Triste histoire. C'est vrai qu'on sait pas d'où vient cette grossesse, ce qu'elle implique. Cette femme repart avec son secret. Peut-être viendra-t-elle se confier plus tard, à quelqu'un d'autre?

    3
    Jeudi 31 Mai 2012 à 12:29

    Il y a des telescopages étonnant : votre article suit ma lecture sur la réparation des dégats de l'exision ...

    Décidément, les femmes n'en sortent pas de la violence masculine ...

    4
    Anony
    Samedi 2 Juin 2012 à 01:55

    Quand j'ai fait une fausse couche, le gynéco a été très étonné que je veuille essayer la voie médicamenteuse plutôt qu'accepter un curetage. Et si curetage il y avait eu, j'aurais demandé une anesthésie locale. Ce bébé était désiré, la fausse couche me meurtissait le coeur, je crois que j'avais besoin de la sentir dans ma chair pour aller mieux, de voir que décidément c'était fini. Je me doute bien que pour la patiente dont vous parlez ce n'est pas du tout le cas, mais il peut y avoir plus d'une raison de refuser de s'endormir avec un bébé dans le ventre et de se réveiller sans.

    5
    Lundi 11 Juin 2012 à 19:05
    Beatrix_uk

    Les fantômes du placard... beaucoup de trop de questions, beaucoup d'histoires compliquées. La vie quoi...

    6
    Lundi 25 Juin 2012 à 21:30

    T'écris vraiment bien, toi. Et t'es as des fantômes à sortir encore je suis sure. J'aime bien les lire, tes fantômes.

    7
    murmure1
    Samedi 4 Août 2012 à 19:36

    je travaille en planning (en centre d'orthogénie je pense qu'on dit en France).

    Et les IVG, c'est toujours avec anesthésie locale et elles repartent une heure ou 2 après. Du coup, sa demande ne me parait pas farfelue a priori.

    Mais effectivement, surement qu'elle tenait à être certaine de l'issue de la grossesse pour une raison plus ou moins avouable ou glauque. j'ai souvent un peu de mal avec ça: quand elles racontent des bribes de pires horreurs sans ciller. Mais moi, elles sont accompagnées par une assistante sociale alors je me dis qu'elles auront l'occasion d'alléger leur sac si elles en ressentent le besoin.

    8
    Vanessa
    Samedi 20 Juin 2015 à 13:51

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