• Vénus beauté

    Debout sous la marquise de béton terne, je marque une pause. La lumière du jour, pourtant grise et pâle, inonde le parvis et m'agresse la prunelle. Mes vêtements froissés me pèsent, la pluie s'abat en douces rafales sur le grès mouillé devant moi. J'ai froid, j'ai peu dormi mais la garde se termine, enfin. Sourcils froncés, je relève mon col. J'aurais dû prendre un parapluie, l'autre matin tôt. J'aurais dû prévoir. Pourquoi ne l'ai-je pas fait? Journée pourrie... La météo l'avait poutant dit, hier. Avant-hier?

    Je ne sais plus, qu'importe.

    Derrière moi, le blockhaus de la maternité et ses zombies des vingt-quatre heures passées. Devant moi, c'est dehors et maintenant. Le monde vivant et grouillant des matinaux pressés qui dorment la nuit. Ceux qui, dans leur course effrenée vers leur avenir certain, me bousculent déjà l'esprit à défaut du corps. Ceux qui vont vite, trop. Qui parlent trop fort, même quand ils se taisent.

    Les autres.

    Je n'ai pas très envie, mais va bien falloir s'y résoudre: faut que j'y aille. Machinalement je relève cette boucle sombre qui me traverse l'oeil. Je me sens la tête grasse d'avoir porté le bonnet toute la nuit. Confinée, même. Chiffonnée. Pleine, sale. Poisseuse. Me faut la laver maintenant, l'aérer. Maintenant, tant que mes jambes me portent encore. 

    Respire. Go.

    Planté sur le paillasson de la boutique, l'eau finit de ruisseler à travers mes cils en un goutte-à-goutte régulier et pénétrant. Il fait bon, ici. Je n'ai pas froid. Ça sent la peau cuite et le noyau de pêche artificiel. La radio chante à qui veut l'entendre, visiblement personne. Y'a pas foule mais elles sont là toutes les deux, la brune et la blonde. Ouf.

    La brune, la mouche d'enfer. Celle qui cancane sur tout avec tout le monde, tout le temps. En bossant, hein. Et toujours bien. Jamais trop courts ni trop longs, sans jamais faire mal. Mais avec les doigts mous, c'est con. J'aime pas les doigts mous.

    - Bonjour! En cœur, toutes les deux.

    Et la blonde, plus discrète, moins en formes. Cheveux raides, fausse laconique mais pas bégueule. Celle qui ponctue la brune en sourires approbateurs. La blonde aux doigts d'or.

    - Dans dix minutes, ça vous va? Me lance la brune. Qui s'occupera de vous, aujourd'hui? 

    Blonde ou brune? Sourires. 

    Je sais pas, mon cerveau hésite. Enfin en apparence, car au fond de moi je sais bien ce que je suis venu chercher. Les filles échangent un regard complice, elles savent aussi. Petits hochements de tête furtifs. Peu importe ma réponse, elles se sont déjà mises d'accord.

    - Venez, me dit la blonde. Asseyez-vous là, comme d'habitude. Je n'en ai plus pour longtemps.

    Le cul calé dans ce fauteuil de cuir rouge et la tête droite dans le lavabo fendu, je les observe. La brune pépie sur la mode des jeunes de maintenant en gestes savamment ordonnés. Elle tartine de longs papiers d'alu gluants, ça m'amuse. La bourgeoise piégée semble pourtant acquiescer en balancements étudiés de son talon aiguille. Derrière elles, une ado sans âge, cheveu sec et dents métalliques, visiblement la fille de la bêcheuse, attend sur le qui-vive perdue entre l'enfance qu'elle quitte à regrets et l'adulte qu'elle dévisage avec envie. Elle paraît d'accord, mais pas d'accord. Dans mes oreilles, la énième reprise électronique d'un Goldman éculé émerge par moments de derrière le pénible chuintement du sèche-cheveux.

    Je comprends rien.

    Ça bouge et cause rapidement mais trop fluide, sans jamais se percuter. Les gestes, les paroles, les rires... Tout s'articule imperceptiblement, mais sans moi. C'est beau, bien sûr. Mais c'est trop. La blonde me surveille du coin de l'oeil, discrètement. Elle me guette.

    Doucement je ferme les yeux. Ça va. Les voix s'éloignent, finissent par se mêler au brouhaha de la bande FM et au vacarme des marteaux-piqueurs. Le bruissement général devient continu et brouillon. Les mots deviennent des sons et les sons roulent au fond de ma caboche. Curieusement, je suis bien. 

    Le monde tourne sans moi.

    Je soupire, je coule, je fonds. Midi s'avance, indolent. Tout va bien.

    - On y va? 

    J'étais assoupi, il a pourtant fallu que je me lève d'un bond. Comme ça, dans la première inspiration. Mais cela ne l'a pas effrayée. Je crois bien qu'elle me connait, depuis le temps.

    - La nuit a été dure, j'imagine. Allez... Asseyez-vous, maintenant.

    Je grogne un truc... Dans ma tête les mots s'enchaînent mais une fois dans ma bouche ils s'entrechoquent. On jurerait que j'ai bu mais non, promis. L'aphasie de Broca des lendemains de garde me gagne, je le vois. Ma réplique passe-partout est morte avant d'être née. Il ne me reste plus qu'à sourire bêtement. 

    - Pas trop froid, ça va?

    Grave, si. Mais je la laisse faire, je m'en fous. Elle a raison, je le sais. Sous le clapotis du mitigeur ses doigts fins et agiles œuvrent déjà sur mon crâne coupable. Oh timidement, d'abord. Mais vifs et bien fermes, dès le départ. Ma mâchoire se désoude, dieu qu'elle était crispée. Les images défilent en flashes successifs. Exit les cris les larmes, les joies les peurs, les corps nus s'enchainent en un flot continu. Ses mains lestes défouraillent mon cuir tendu. Mon front se plisse, arrêt sur images.

    Ce fœtus mort, pas comme d'habitude. Trop mou trop gros, qui pue peut-être. Coincé là, juste retenu par l'indécence. Ces mots qui sortent avant qu'on les regrette. J'ai mal, maintenant. Qu'est-ce qu'elle fout, pourquoi elle insiste? Ses pouces me labourent le vertex, lancinants. Arrête, stop!

    Non, ça va mieux. Les gouttes ont coulé dans leur cage de plastique et nous fermons l'œil, tranquille. Les bruits ont suivi, les mots et les images aussi.

    Y'a des secrets que seul je garde.

    C'est l'occiput qui déguste maintenant du reste, je respire. On est passé à autre chose, c'est mieux. Je sens la mousse tomber en paquets épais au fond du lavabo.

    - On passe au salon?

    Le cliquetis des lames d'acier me berce. Les touffes dézinguées roulent sur le vinyle noir de mon pardessus pour finalement mourir au sol en grappes feutrées. Mon cœur bat, sourd et régulier. Si j'en avais le courage d'ailleurs, je pense même que je pourrais l'entendre. Trop près, encore. Trop dur, toujours.

    - Et si on retournait au bac?

    Et comment, qu'on y retourne. Ma jungle s'est éclaircie, les doigts sont chauds et y'a encore du boulot. Même si elle se doute un peu, elle imagine pas à quel point j'ai besoin. Pas que pour le plaisir ou pour les p'tits ch'veux, hein. Vital, le besoin.

    - Pas trop chaud, ça va?

    Grave si. Mais je m'en fous, c'est bon. De toutes façons, je suis déjà parti. Ses paumes grandes ouvertes me dépoitraillent le caillou. Ça tire sec dans les grandes largeurs et pourtant j'ai pas mal. L'écume chaude s'insinue dans mon cou, je frissonne. Les flashes, toujours. Cambrée sur ma trogne, je la sens qui m'arrache maintenant des poignées entières de souvenirs. Le souffle continu du robinet se mêle à la respiration ténue de la fille en noir de la veille. J'ai la gueule en vrac, mes traits se tirent.

    La ouate immaculée s'imbibe de rouge un peu trop vite à mon goût. Barrant son sexe, une frêle jambe de porcelaine semble s'être arrêtée. Les effluves métalliques du sang se répandent, signant une délivrance qui n'en est pas une parce que merde... Trop tôt! Beaucoup trôt tôt. Nos airs se brassent, nos pensées aussi. Les yeux se ferment sans bruit, la torpeur gagne. Une longue trace rouge grenat file vers le bloc avec ces vies qui s'en vont. Ses ongles m'enserrent, à présent. Je n'expire plus. Les cris s'estompent, les tubulures jouent leur partition. Tout est calme, rien ne bouge. Seul le pédiatre mutique devra crever le voile. Vivra, vivra pas? Putain que c'est petit, dieu que c'est tôt. Ou tard, je ne sais plus. Un mouvement, un seul. Même un petit, ça suffira. Une expiration, lente. Suivie d'une inspiration profonde et brutale... Ça y est. Les doigts me relâchent, je retombe épuisé. Vivra, finalement. Vivra.

    Mais pour combien de temps?

    Voilà que tinte la clochette et que la porte s'ouvre, enfin. L'air s'emplit de fraîcheur, la pluie a cessé. Dans le haut-parleur Camille bourdonne, tranquille.

    - ... Ah, la la. Je pourrais rester sous l'eau comme ça pendant des heures, qu'elle me dit.

    Et moi donc, Eh. Sourire fatigué.

    Debout devant le comptoir, je lisse mes sourcils humides. Dehors les travaux se sont tus, c'est la pause déjeuner. Un rayon de soleil daigne percer la masse sombre des nuages. Je peux remettre ma veste collante. Les hirondelles trissent, mon lit m'attend et mes filles doivent être dans la cour.

    - On parlera plus, la prochaine fois!

    Je souris, elle aussi. Je crois qu'on s'est compris. On parlera plus, clairement. Mieux même, enfin peut-être. Mais certainement pas de cette fois où elle est passée entre mes mains, ça c'est sûr.

    Y'a des secrets que seul je garde. 

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    lnetlesgarcons
    Samedi 29 Juin 2013 à 14:32

    pfff... c'est trop beau/bien ecrit toussa... mon petit coeur d'artichaud n'y resiste pas. J'ai découvert ton blog il y a peu , y ai passé une journée entière en sortie de garde au lieu de dormir ou d'aller me faire couper les cheveux, l'ai fait lire à des copin(e)s/collègues/ami(e)s. On se retrouve toujours dans ces histoires ... De plus en plus dès que j'ai un peu de temps je navigue de blog en blog et y découvre des trésors d'ecriture...


    ça donne envie d'être meilleur


    ça donne envie de vous connaitre mieux


    ça donne envie de se connaitre mieux soi-même


    ça donne envie d'ecrire aussi


    En tous cas merci !

    2
    John Snow Profil de John Snow
    Samedi 29 Juin 2013 à 19:12

    C'est très gentil. Donner envie, moi? On peut pas me faire un meilleur compliment.

    3
    Taothee
    Samedi 29 Juin 2013 à 22:09
    T'as du talent, vraiment...
    4
    Odilette
    Mardi 2 Juillet 2013 à 11:55

    Ca fait plaisir de te relire

    (Je t'attendais avec impatience)

    5
    Jeudi 4 Juillet 2013 à 11:57

    Bonjour.

    Vous développer merveilleusement votre style : tout en retenu et en sous-entendu. Cela change de l'étallage et du voyeurisme ambiant.

    Rareté et qualité. Merci.

    A quand la fiction en ligne ?

     

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    6
    Xenon37
    Vendredi 5 Juillet 2013 à 23:10
    Ah mais!
    6 mois d'attente, mais ça vaut le coup, évidemment. Je me demande si cette longue maturation et finalement ce résultat fort réussi n'est pas passé par un couchement difficile... avec ou sans péridurale?
    Je salue bien bas votre nouvelle réussite, et sachez que la grêle n'a pas eu raison de la plante qui pousse en mon jardin.
    Ah bientôt mon cher john.
    7
    John Snow Profil de John Snow
    Dimanche 7 Juillet 2013 à 13:50

    @Taothee : Merci à toi de prendre le temps de me lire, surtout. Ça doit franchement pas être facile  pour toi, je salue l'effort bien bas!

    @Odilette : Je savais pas que j'avais des lecteurs embusqués... Merci! ;-)

    @ Xenon37 : Ah ben ok, d'accord. Je constate en effet que tu fréquentes. Mais arrête donc de me vouvoyer, ça m'énerve. :-)

    8
    Katine
    Mardi 9 Juillet 2013 à 00:44

    Je clique de temps en temps, histoire de voir... Et ho! Un nouveau titre, nouvelle note.

    Je prend mon temps, je ne lis pas tout de suite. D'abord je remplis mon verre, je fume, je vais même faire pipi. Comme quand je vais déballer un cadeau qui m'attend, là, sur la table de la cuisine, je prend mon temps avant d'ouvrir.

    Puis je m'installe et je lis. Relis.

     

    Merci d'avoir partagé encore. J'aime bien quand t'écris.

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