• U-Turn

    U-Turn

     

     

     

    J’entends souvent dire que pour être médecin, il faut nécessairement l’avoir. D’ailleurs, j’ai autour de moi beaucoup d’exemples de médecins qui disent l’avoir depuis toujours. 

     

    La vocation, ça me fascine. 

    Des gens qui savent que psychiatre, chirurgien ou médecin de famille c’est inscrit en eux au plus profond de leur être depuis toujours. Parfois, certains savent décrire précisément le moment où tout s’est joué. Un peu comme une révélation divine, en quelque sorte.

     

    Moi, je ne l’ai pas. 

    Jamais eue, cette foutue vision. J’ai plutôt l’impression que mes choix de vie, depuis toujours, n’ont été que le pur produit du hasard. Une succession de chemins de traverse empruntés sans retour. Et qui m’ont mené à ça, à l’anesthésie-réanimation.

     

    Le bac déjà, c’était pas évident.

    Quand on n’est pas trop mauvais, on DOIT faire un bac scientifique. Tant pis si on est plus attiré par les lettres. J’ai suivi le mouvement, sans broncher. Au bout du lycée, il y a Ravel. Pas le boléro, le minitel. On se retrouve, à dix-sept ans, tout con, tout seul, et pour la première fois face à un choix cornélien immense à fourrer dans cette toute petite boite en plastique.

     

    J’aurais pu l’avoir là, la vocation. Quand j’ai inscrit trois fois successives «médecine» sur le clavier de bakélite. Et bien même pas. Il y avait bien tout un tas de bonnes raisons de l’écrire, trois fois, ce satané choix. Comme vouloir sauver des vies, pas de faire prépa. Comme tous ceux qui se sont inscrits avec moi cette année là. Non. La vérité vraie, c’est que j’ai suivi une fille. Qui avait, elle, fait ces trois choix pour ces excellentes raisons.

     

    En P1, le rythme s’accélère. On souffre. Plus vraiment question de vocation. La fille se tire mais moi je reste. Au bord du gouffre, on passe des concours-bretelles, ceux des infirmières. Pour ne pas se retrouver sans rien le jour du jugement premier. Je rate les bretelles mais pas la médecine. C’est drôle, la vie parfois. Mais c’est pas l’envie qui m’a fait l’avoir, ce concours. C’est la peur du vide.

     

    Puis c’est le long tunnel. La fac, ses bancs, ses clopes pas toujours saines, La vocation, elle repointe son pif. Tout le monde veut être pédiatre, faire de l’humanitaire. Ou les «Urgences», la série qui déchire. Moi, je traine mon ennui. J’y crois pas. Un gouffre énorme entre les cours magistraux et l’usine hospitalière d’en face. Un fossé profond entre mes remplas d’aide-soignant l’été et les stages pratiques des débuts. J’ai même failli tout plaquer. 

     

    Et un jour, premier chemin de traverse: j’ai croisé un externe, emmerdé. Trouvait personne pour refiler sa garde, là. J’étais trop petit, mais va savoir pourquoi j’ai dit «je peux pas la faire, moi?». Il m’a toisé, du haut de sa D3, moi le petit D1, puis il m’a dit: «Mouais, c’est jouable. Tout le monde s’en foutra de toute façon». Des urgences pédiatriques, le ponpon. J’ai pris un TGV dans les dents mais il avait raison, personne n’a rien vu. Mais ça m’a finalement tout recoiffé dans le bon sens.

     

     J’ai continué à grappiller des gardes ensuite sans aller en cours, à l’époque c’était faisable. Ca m’a fait tenir. Un jour à l’hôpital, le lendemain dans un bouquin à rattraper mon retard. Forcément, j’ai beaucoup donné en chirurgie. J’aurais pu, là, me découvrir une vocation sur le tard. Et bin Non. Ou bien avoir la révélation de l’anesthésie, sur ce micro-stage de dix jours de l’autre côté du champ. Non plus. C’est tout juste si je garde un souvenir de seringues bien rangées, ordonnées à plat dans un plateau bleu azur. Maniées par un type bizarre, dans sa bulle. Ca me fait sourire aujourd’hui, cette occasion manquée.

     

    Et un jour, la réa. 

    Le même TGV du début, 2 ans après. Adieu, gardes de chirurgie. Bonjour, gardes de réanimation. Comment, ça, y’en a pas? Bin pas grave, à minuit je rentre chez moi.

    Faut quand même être honnête, ça m’a plu. Mais là aussi, si on m’avait dit que dix ans plus tard ce serait ma vie, j’aurais été franchement sceptique. Et en plus fallait pour ça choisir l’anesthésie, c’était mieux paraît-il. Pas gagné, donc. Mais rien de mieux non plus.

     

    Puis c’est le concours. Et l’attente. 

    Et là, là, on voit arriver cette grande grille, immense avec tout plein de petites cases à noircir, et on se revoit, là, là, aussi con que ce fameux jour-de-dix-ans-plus-tôt, devant ce minitel de merde-qu’existe-même plus.

    Alors la veille du jugement dernier on va voir cet anesthésiste, vaguement sympa, qu’on a croisé un soir d’infortune et on lui dit en désespoir de cause, histoire de ne pas faire un chèque en blanc le lendemain: «Vas-y. Fais-moi aimer l’anesthésie». 

    On finit par se retrouver au bloc avec un illuminé qui te sort le grand jeu: BIS, AIVOC... On aurait dit un farfadet s’agitant au pied d’un arc-en-ciel et montrant un trésor qu’il est le seul à voir. J’adhère pas, j’y comprends rien, je vois pas l’intérêt. En gros, je me prends un TGV, mais cette fois-ci à reculons. Je revois toujours ce moment magnifique, où ma tête opine des grands «oui», alors que mon cerveau, lui, secoue des grands «non»... 

     

    Et va savoir pourquoi, le lendemain, je signe, par trois fois successives, un putain de chèque en blanc pour l’anesthésie.

     

    Mon métier, j’ai appris à l’aimer jour après jour. mais depuis le début, il ne se passe pas une semaine sans que je me demande ce que je fous là.

    Quand je me retourne, je me demande parfois si je n’ai pas loupé un embranchement quelque part, à un moment donné. Je me demande, si c’était à refaire, si je referais pareil.

    Quand je me regarde, je me dis que finalement je ne sais ni ne veux rien rien faire d’autre, au fond. Que les choix passés n'ont pas été mauvais.


    Et quand je regarde devant moi, je vois encore tant de chemins de traverse à explorer que je me dis que le demi-tour, ça n’est pas encore pour tout de suite. 

     

    C’est peut-être ça finalement, la vocation.

    Le Quesnoy »

  • Commentaires

    1
    Samedi 25 Février 2012 à 17:56

     Merci pour ce post, sincèrement.

    Cette satanée vocation, je ne l'ai pas non plus. Avec le recul, je comprends les choix que j'ai fait, avant le bac, et après, un peu comme toi, des hasards et des décision influencées.

    Je me demande souvent où j'ai manqué le bon embranchement, celui qui aurait été parfait. Peut-être qu'il n'y a pas eu d'erreur. Peut-être qu'en ce moment c'est dur mais que mon désabusement actuel n'est que passager. Peut-être que ce qui m'effraie c'est l'idée que je ne peux plus tout quitter du jour au lendemain. Mais je suis persuadée d'une chose, la vocation n'est pas nécessaire parce que la médecine, quelle qu'elle soit, la tienne ou la mienne, ce n'est qu'un métier, pas la vie.

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    2
    John Snow Profil de John Snow
    Dimanche 26 Février 2012 à 14:45

    On peut toujours tout quitter du jour au lendemain. En a-t-on réellement envie? Le jeu n'en vaut-il pas la chandelle? Tenir son cap, virer quand le vent souffle et caler la voile sous le grain. C'est ma feuille de route. 

    Cherches tu le parcours parfait? Il n'existe pas.

    Le mien n'a été, n'est et ne sera qu'une succession d'erreurs. Et je m'en fous. Pire, je jubile. Parce qu'il faut que je te dise un truc: j'adore les erreurs. Pour moi, la vie c'est une erreur. Mon métier, c'est la gestion de l'erreur. Mon métier, c'est la vie. Ma vie, c'est mon métier.

    Syllogisme imparable. 

    Sinon, tu vois "quelqu'un", en ce moment? ;-)

    3
    Mintika
    Samedi 31 Mars 2012 à 12:41

    "Mais c’est pas l’envie qui m’a fait l’avoir, ce concours. C’est la peur du vide."

    Actuellement carrée de PAES,  cette phrase est plus que vraie, sur ce je retourne sur mon sacro saint poly d'anatomie.

    Merci.

    4
    John Snow Profil de John Snow
    Mardi 3 Avril 2012 à 22:34

    @ Mintika : Don't worry! Quoi qu'il arrive, le vide n'existe pas. Seule la peur persiste.

    Losque j'étais à ta place, je me souviens avoir passé les épreuves avec une chanson en boucle dans ma tête. Pour la détente, le recul. C'est vraiment salutaire.  La mienne, elle était nulle. Mais c'était la mélopée de cet été là. Quand je l'entends à l'occasion, ça me fait un drôle d'effet. Allez, je te la donne, rien qu'à toi:

     Lilicub, Voyage en italie

    Elle porte chance! ;)

    5
    Mintika
    Samedi 14 Avril 2012 à 13:01

    C'est devenu ma chanson fétiche a présent, j'espere que pour moi aussi son refrain sera en boucle dans ma tête lors des épreuves.

    Je passe ici de temps en temps, seul moment de détente, peut etre plus une maniere de se dire que meme lors des pauses on reste dans le domaine de la "médecine" (je mets des guillemets par ce qu'il faut reconnaître que "les bases de notre futur métier" comme ils disent c'est d'avantage une vengeance sadique pretexte à qcm).

    Merci d'être simple et vrai.

    6
    John Snow Profil de John Snow
    Dimanche 15 Avril 2012 à 21:46

     @ Mintika: Ne crache pas trop vite sur ces bases faussement ineptes. J'ai appris la systématisation sensitive de la main en première année et cet enseignement est resté enfoui de longues années avant que j'y trouve une utilité réelle... Tiens bon, garde du recul et la chanson ;)


     


    A l'occasion, réussite ou pas, n'hésite pas à venir donner des nouvelles. Il y a un après, la douce vie n'est pas un rêve et les ondes positives qui pourraient bien sortir de mes lignes te sont quand même un peu destinées!


     


    Courage...

    7
    Dr Snow
    Mercredi 18 Avril 2012 à 16:01

    I love you John Snow !!!

    Je ne m'étends pas sur les motifs, ça serait trop long, et j'ai une PFLA qui toussote dans ma salle d'attente.

    Mais il n'y a pas plus sincère que moi sur ce coup là.

    Keep on writing !

     

     

    8
    Mintika
    Jeudi 19 Avril 2012 à 15:38

    Oh je ne dis pas que ces bases ne servent à rien, je pense en revanche que la manière dont elles sont transmises et dont elles sont utilisées à un but bien différent que notre potentielle pratique future. Je pense aussi que par besoin de montrer qu'eux aussi ont pu réussir malgré la difficulté de cette fameuse première année, ou par simple sadisme primaire, de nombreux enseignants sont plus que condescendant. Je doute que ce soit nécessaire, les étudiants savent suffisamment comment se détruire entre eux sans ce genre d'aide.

    Je reviendrais surement après les examens, lire les nouvelles et en donner après les résultats.

     

    Demain les "révisions" commencent, du courage il en faudra, merci encore de m'en donner.

     

    Il vaut mieux être déçu que d'ésperer dans le vague.

    [Boris Vian]

    9
    Mintika
    Lundi 18 Juin 2012 à 14:12

    J'avais dit que je reviendrais me voila, hors de porter le reve qui m'a fait me lever durant 2 ans. Je rate médecine, pour la dernière fois, reste pharmacie ou sage femme, j'ai le "choix". Les autres sont meilleurs, on nous apprend bien ça. Je le sais ça. Pourtant il reste le poids de voir s'envoler un rêve pour lequel on était vraisemblablement pas fait, du moins pour lequel moi je n'étais pas faite. Dommage, maintenant il va falloir faire ce fameux choix de 2 voies qui n'ont pas été un idéal, réapprendre que malgré tout on n'est pas si crétin, enfin c'est que disent les autres, ceux qui n'y étaient pas. Faire semblant d'être heureux.

    10
    John Snow Profil de John Snow
    Vendredi 22 Juin 2012 à 09:31

    On a toujours le choix.

    Se retrouver à la croisée des chemins n'est jamais chose facile, surtout si les différentes voies ne paraissent pas engageantes de prime abord. Tu es jeune, rebrousser chemin est toujours possible. On a toujours ce choix possible aussi. Cela ne rendra pas ta peine moins lourde, mais il n'est jamais inutile de se poser les bonnes questions. Les autres, ceux qui ont réussi, se les poseront bien un jour ces fameuse questions. Rassure-toi. Tu as juste pris un peu d'avance.

    Et n'oublie pas non plus une chose: si ce choix te paraît impossible à faire, il n'est pas interdit de couper à travers champs, partir vers autres choses. cette voie aussi existe, elle est plus aventureuse et les barrières y sont fréquentes. Mais c'est un choix qui se respecte également.

    11
    Kong Fan
    Jeudi 2 Août 2012 à 22:54

    Pour avoir la "vocation", il faudrait savoir à quoi s'attendre. Entre le Dr Pascal qu'on payait en poules, et les employés à 35 h à qui on colle des procès, entre le clinicien qui parlait de la pneumopathie aux yeux d'or, du ganglion du beau-père, du collier de vénus et les diagnostics d'engagement par échographie, j'ai l'impression d'avoir été flouée !


    Et en plus, il faut expliquer à Madame Duchmol que même en 2012, après avoir survécu au bug de l'an 2000, on ne peut toujours rien faire pour elle. Mr Médicolégal par contre, lui, on le chouchoute. La vocation pour ça ?


    Ma vocation, je l'ai découverte avec mes Sylvine à moi, mes Prince, que je n'aurai pas imaginé rencontrer lors de ce foutu concours car je ne savais même pas qu'ils existaient....4000 TGV dans la tête (il ne reste plus grand chose)

    12
    picokoa
    Mercredi 20 Mars 2013 à 09:51

    John Snow ! Sympa le pseudo.

    A part ça, je viens de "perdre" un temps fou... arrivée ici en cliquant sur un lien, je viens de lire l'intégralité du blog ! :D Si si, tout.

    J'ai pris un ou deux TGV au passage, révisé mon opinion de l'anesthésiste en général, et repensé à mes expériences perso avec les anesth....Du bon, du mauvais, un connard patenté et prétentieux, et puis celui qui, malgré son opposition initiale à la présence de mon homme en salle d'op, a accepté, puis transformé cette césa haïe et mal barrée en une très belle naissance.... et que je n'ai pas eu l'occasion de remercier.

    Tiens, je crois que je vais lui faire un p'tit mot, je me rappelle de son nom...

    Merci !

    Vous écrivez bien, et votre âme est belle 

    13
    Ln
    Jeudi 12 Décembre 2013 à 22:13
    C'est toujours avec beaucoup d'émotions que je lis vos post sur ce blog. Je crois être tombé dessus en cherchant ma "vocation" de peut être future anesthésiste. Je ne sais toujours pas quel chemin de vais choisit ni le nombre de TGV que je vais me ramasser, mais j'admire vos écris et vos reflexions sur les situations de vies dont vous avez dus faire face. Cela presque aussi peur que ça donne envie...
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