• Présumé coupable

    Présumé coupableIl fait chaud.

    La journée tend mollement jusqu'à sa fin qui arrive inexorablement vers dix-huit heures sous ces latitudes.

    Il fait lourd. 

    C'est bientôt la saison sèche, mais pas encore tout à fait. Alors il pleut quand même un peu tous les jours. Tous les jours à la même heure. Bientôt. Inexorablement.

    Tout le monde attend, abruti, assommé par la touffeur du ciel gris souris. Le coup de semonce va bientôt retentir. Un coup de tonnerre, unique, précédé d'un éclair. Et puis ça va tomber dru sur les toits de tôle. Comme ça, d'un coup, une bonne grosse rinçée. On va plus s'entendre penser. Une heure, au plus. Un fracas terrible qui cessera tout aussi brutalement. Le torrent des rues finira de ruisseler avec la montée du pétrichor. Alors seulement les gens s'éveilleront, mus par l'envie frénétique d'attraper la nuée de criquets virevoltants dans le soleil couchant et que l'on dévorera au coin du feu, la nuit tombée. Il fera frais ensuite. On sera mieux.

    Mais pas maintenant, non. Après. D'abord, je dois faire ma dernière visite. C'est trop calme. J'ai un mauvais pressentiment. Je dois voir Prince.

    Prince nous est tombé dessus il y a quelques jours. Une tuile à forme humaine, haute comme deux pommes et défiant toutes les lois de ma médecine.

    Je savais pas qu'une crevette comme lui pouvait brailler si fort pendant des heures. Je savais pas qu'une chose aussi petite pouvait vivre si longtemps en dehors du ventre protecteur d'une mère. Je savais pas.

    J'avais jamais vu.

    Pour moi avant de croiser Prince, un grand prématuré de huit cents grammes, surtout à trois mois de vie, je pensais qu'il devait hanter les couveuses de réanimation néonatale. Il aurait pas dû se trouver là, minuscule, perdu dans un immense lit d'adulte, calé entre deux draps froissés. À ouvrir grand ses deux grosses billes rondes et noires, vives comme celles d'une bête traquée découvrant l'immensité de la clairière à franchir.

    Et pourtant... Il est bel et bien là, le Prince. Il existe. Et il braille son désarroi, crispé, tendu, comme le poussin tombé du nid qu'il n'aurait jamais dû quitter si tôt. Et en plus il me regarde, comme ça, en plantant son regard droit dans le mien, là, méchant, comme si ça suffisait pas de me dire qu'il vit.

    Parce que oui, merde, putain. Il a faim.

    Et je sais pas quoi faire, moi. Je suis désemparé.

    Parce qu'en vérité je le sais, le plus gros problème de Prince, ce n'est pas sa dénutrition majeure ou les complications de sa prématurité. Non. Broutilles, ça. Le principal handicap de Prince en fait, c'est Héritier. Héritier, son frère jumeau. Car Héritier a de la chance, lui qui fait quatre cents grammes de plus. Quatre cents énormes raisons d'avoir faim de vivre pour Prince, et tout autant apparemment pour justifier la préférence d'une mère pour Héritier.

    Voilà tout son drame tendu en cinq lignes, à ce petit bout de Prince.

    Il y a deux jours déjà, j'ai bien tenté de raisonner sa mère. De lui dire que oui, Prince et Héritier, c'était bonnet blanc et blanc bonnet. Que même s'il était tout moche, ridé et geignard à côté de son géant de clone, Prince méritait quand même qu'on se donne du mal. Qu'il y a de la vigueur en lui, merde c'est pas banal un petit bout comme ça, de cet âge là, capable de manger à la cuiller en te serrant les doigts. On DOIT y arriver. C'est pas possible autrement. Ici, on manque pas de nourriture adaptée. Ici tout le monde peut manger à sa faim. On PEUT y arriver. C'est facile. Il suffit juste de le vouloir. On peut aussi changer les langes, laver, câliner les enfants, en plus de les nourrir à satiété. On peut.

    On le fait déjà, du reste.

    Mais remplacer une mère, non. On peut pas. On doit pas tout faire à sa place. On peut l'aider oui, on doit l'aider. Mais tout faire, ça non. Au moins le prendre dans les bras, une heure par jour, pour le bercer, le rassurer, c'est tout. Les bras de sa mère, Hein. Pas ceux de Corneille, l'infirmier qui finira par craquer au final. Juste laisser Héritier dormir une heure seul, sans sa mère, dans le grand lit.

    Juste une heure, rien qu' une heure, laisser Prince dans les bras de sa mère. Il en a besoin. C'est vital.

    Même ça, c'est pas possible.

    L'est trop moche le Prince, qu'elle ose me dire, le regard en biais. Et puis il gueule trop. Faut pas qu'il s'habitue à manger à sa faim, hein. Ici, c'est pas comme chez les blancs. On mange pas tous les jours, faut pas en faire un plat. Faut fermer sa gueule, d'abord, si on veut bouffer. D'ailleurs, Héritier lui, il a compris. Voyez, il gueule pas. Il est tout calme. l'autre c'est le diable, comprenez. Il est sorti après. Il est horrible avec ses mains qui griffent et ses poils partout. Puis il beugle plus que son frère, alors bon, hein. Et il est vraiment trop moche, vraiment.

    Forçément. Héritier il mange, lui.

    Forçément, ce discours pourri d'ignorance crasse m'a énervé.

    J'ai soupiré ce que j'ai pu, j'ai fermé les poings. En me frottant la tête et en jurant les dents serrées dans ma langue trop claire. Je me suis éloigné ensuite sans piper mot, vu qu'elle en démordait pas d'avoir raison. Elle avait rassemblé ses affaires et ses mioches, était passée avec dédain devant moi. En princesse.

    Elle partait.

    Je l'ai vue disparaître, muet devant tant de connerie. Mais sait-elle vraiment ce qu'elle fait?

    Corneille, l'infirmier du cru, m'avait rassuré. Oui, j'avais raison. Oui, j'avais bien fait d'insister pour qu'elle s'implique. Même si c'était dur, ici. Il fallait le faire. 

     

    - Oui, mais elle s'en va, là, Corneille. J'ai chié dans la colle.

    - ... Elle reviendra quand elle aura faim, sois sans crainte.


    Il faisait chaud, ce soir-là, il était dix-huit heures.

    Il faisait lourd.

    L'éclair a zébré le ciel, mais c'est le tonnerre qui m'a surpris. Et puis la pluie, cette pluie terrible s'est abattue sur eux-trois au loin comme la misère peut terrasser le monde.

    Je me suis senti bien con.

    Le lendemain matin cependant, elle était là. Elle, marâtre malitorne et ses deux rejetons infâmes, comme si de rien n'était. Elle avait dû réfléchir, transie sous l'averse glacée. Elle ne devait pas savoir où aller, partie sous le coup de la colère. Elle avait dû revenir penaude après mon départ. Bête. Conne. Affamée. On ne s'est rien dit. À peine regardés. Elle avait Prince dans les bras, tout calme, enfin rassuré. Mais je voyais bien que ça lui coûtait. Et pourtant la journée s'est écoulée comme toujours jusqu'à dix huit-heures, l'heure où ce ciel devient si chargé. 

    Toujours cette chaleur.

    Toujours cet air gorgé d'humidité et cet orage, bordel. Qui ne demande qu'à éclater.

    Je n'entendais pas beugler Prince, je m'attendais à les retrouver tous les trois alanguis ensemble dans la touffeur de cette atmosphère.

    Ou un lit vide.

    Mais j'ai soupiré en voyant Corneille assis, cajolant tout en retenue le gnome qui s'endormait sur sa cuiller. Soupiré, oui. À la fois agacé, et rassuré. Et clairement derrière la persienne, j'ai entendu les éclats de rire perçants de cette mère absente.

    J'ai rien dit.

    Je suis sorti emplir profondément mes poumons de cette brume diaphane et pénétrante. Les rires ont cessé quand elle m'a aperçu. Plusieurs minutes se sont écoulées. Je n'ai rien dit.

    Et je suis rentré.

    Puis le flash, sans bruit, et le fracas. La giboulée a suivi, j'ai laissé couver le feu intérieur qui me brûlait. Je me suis dit qu'il fallait que j'arrête de les emmerder, que j'allais tout faire foirer, encore. Qu'on avait le temps, après tout. Qu'il fallait essayer de trouver un autre docteur, quelqu'un de plus neutre. Quelqu'un de plus souple que moi. Moi, je pourrais plus. 

    Ce matin donc Prince braillait toujours, et Corneille s'occupait de l'enfant comme à l'accoutumée, j'ai laissé faire. Pas grave. J'avais plus de haine. Ma décision était prise, quelqu'un d'autre s'occuperait de Prince. On prendrait notre temps.

    Mais ce soir, là, maintenant, j'ai comme un pressentiment en n'entendant pas le petit furibard s'époumoner.

    Il fait chaud.

    La journée tend toujours mollement jusqu'à sa fin qui arrive inexorablement vers dix-huit heures sous ces lattitudes. Comme d'habitude.

    Il fait lourd. 

    Prince n'est plus là.

    La couche est vide, sa mère et son frère ont également disparu. Corneille paraît désabusé. Je refuse de voir l'évidence.

    - Où sont-ils, Corneille?

    - Partis.

    - ... Pour de bon, tu crois?

    - ... Je le pense.

    - ... Mais comment va-t-elle faire? Seule, sans rien, dehors avec ses deux mouflets?


    Silence.

    Calme avant la tempête. Corneille balance ses bras, dodeline de la tête. Il cherche sa réponse dans ma langue de blanc-bec.

     

    - ... Tu sais, ici, le pays est grand... Il y a du monde, beaucoup de monde, dehors... Des femmes sans enfants, aussi. Elles peuvent s'en sortir, tu sais... Mais aussi, de l'autre côté...

    - ... Oui?

    - Il y a aussi des fourrés, des chients errants... Et ce petit, finalement, ses cris ne sont pas si puissants... Alors, bon...

     

    Comme un frisson d'horreur parcourt mon échine. Je suis cloué debout. Mes oreilles bourdonnent, j'ai juste rêvé cette réplique.

     

    - ... Que... Quoi?

     

    Silence.

    Et la semonce retentit. Mais pas l'habituelle de la tranche horaire, non. L'autre.

    La sournoise. La fausse amie. Une petite saccade, qui se raproche. Puis une autre qui lui répond, plus claire. Comme un bruit de pétards du quatorze juillet.

    Cette crécelle délicate, ici, tout le monde la connaît. Tout le monde la craint. Je parcours la salle du regard. On rassemble ses affaires. On s'agite, imperceptiblement. les éclopés s'éveillent et retirent leur attelles.

    Le cri de la Kalashnikov reste le meilleur des antalgiques.

    On attend. On hume l'air à la recherche de l'odeur du souffre, signe qu'il faut partir là, de suite. Le temps suspend son vol à ce souffle de mort. Partir? Rester?

    Mais silence. Plus rien ne vient.

    Et c'est le déluge. 

     

    - ... Tu sais, John. Ici, les choses sont si... 

     

    Compliquées. Simples.

    Et merde.

     

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 3 Août 2012 à 00:21
    SophieSF

    Oh la vache, putain que c'est dur. Tout.

    C'est ...compliqué, c'est dégueulasse, c'est la merde, et à part ta photo où je trouve qui'il est devenu limite beau et propre ce putain d'hôpital du MerdierIntégral ;) , j'ai tout reconnu. Tu écris parfaitement le truc où tu ne comprends pas grand chose au début, et quand tu comprends tu aurais largement préféré rester un imbécile heureux. Les Prince dans les latrines, les fossés, ou leur mère retrouvée pendue dans l'arrière cour... Ou si elle a anticipé mais qu'elle n'a pas pu avorter parce que...j'arrête-là.

    La colère qui hurle, même quand tu dis à peine le quart de ce que tu penses, et qu'en plus tu fais de ton mieux pour le dire de façon acceptable.  Avec nos complexes d'anciens-néo-colons de merde, qui sommes les premiers à analyser des contextes qui ne le méritent plus et à trouver des bonnes raisons, on oublie aussi la frontière de l'inacceptable. Pfiou elle est trop compliquée ma phrase, je la refais plus compréhensible, si besoin;-)

    C'est bien que toi ce jour-là tu lui ais dit. Il faut le dire, qu'on trouve ça inhumain.  Il n'y a plus de "communauté" qui va lui dire et empêcher ça, encore moins l'aider. "Tout à explosé avec la guerre" qu'on m'a dit une fois, là-bas. Plus d'humain, plus que des survivants, ce pays.

    Il avait l'air bien ton Corneille. Il m'en rappelle plusieurs, et je les oublierai pas de si tôt. Et ils font vraiment chier à tirer alors que t'étais en train de trier tout ça. Même pas en rêve, une solution, bordel.

    Allez j'arrête, merci d'avoir écrit ça. Beaucoup.

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    2
    Lundi 6 Août 2012 à 22:12

    Parce qu'ailleurs la vie là-bas c'est comme tu dis, plus compliqué, enfin plus facile, enfin... Parce qu'on a d'autres habitudes, d'autres modes de pensées, parce qu'on vit dans la soie, qu'on a à bouffer tous les jours, alors on ne peut être que choqués quand on est confronté à ça.

    Mais qui a raison? Qui a tort? Qui survit? A quel prix? Pour combien de temps?

    Il n'y a pas de réponse à tout ça. Mais j'espère que tu dors bien quand même.

    3
    Frédéric Snow
    Mercredi 8 Août 2012 à 11:43

    C'est super bien écrit.

     

    4
    John Snow Profil de John Snow
    Jeudi 9 Août 2012 à 00:49

    @Sophie: C'est exactement ça, tu as parfaitement résumé: quand tu finis par comprendre, tu te dis que tu aurais préférer rester un imbécile heureux. Et depuis il est vrai que je suis volontiers plus circonspect avec les migrants au boulot. Probablement toujours cette crainte de trop savoir.

    @Fluorette: Il n'y a aucune réponse, tu as raison. Juste qu'il est parfois difficile de se dire à quel point tout est relatif. Cette expérience unique m'a également aidé à m'en rendre compte. Et oui je ne dors pas trop mal, merci! Même si, je te l'accorde, le visage de Prince peut me sauter parfois à la gueule dans des moments inattendus... Et ça, c'est pas forcément terrible.

    @Frédéric: Merci! C'est agréable de voir que les gens apprécient quand on se donne du mal!! ^^ Ce billet a été très long à sortir, vraiment. Il m'a fallu du temps pour essayer de retranscrire le plus fidèlement possible la violence ressentie à l'époque. Dans la vraie vie du reste, je la raconte peu. Elle m'est toujours douloureuse. Je me sens toujours terriblement coupable, même si d'autres ont déjà tenté de minimiser les conséquences de mes paroles. Je fais avec autant que possible. Mais elle reste toujours très vivace au fond de moi, cette foutue histoire.

    5
    wain"
    Lundi 20 Août 2012 à 22:01

    ohh .... à  lire vos commentaires chez d'autres médecins bloggers, la curiosité m'a conduite chez vs... ce premier billet que je lis est dur, très dur,  et sans doute bien en deça de ce que vs avez dû éprouver "en vrai" , impuissance, colère, incrédulité, désarroi, horreur, tristesse  ...

    "être né qqpart, pr celui qui est né, c'est tjrs un hasard"  ... savoir/pouvoir apprécier ce que le hasard ns a donné, contribuer à sa mesure à adoucir/faciliter/modifier ce qui peut l'être... ce n'est pas rien...

     

     

    6
    Changlee
    Samedi 25 Août 2012 à 23:33

    Cher John,


    On rencontre des situations tragiques dans notre carrière de soignant, on fait de notre mieux sur le moment, puis on rentre chez soi en gambergeant sur le chemin, et on fait bonne figure à la maison pour notre famille. Mais on finit souvent par vider notre sac entre amis ou collègues ou même conjoint, parce que parfois c'est franchement dûr, des fois on peut même rire de situations tellement desespérées , on rit parce que si on pleurt on deviendrait dingue..Mais quand même...Là je ne trouve pas de mots en ce qui concerne Prince...Son histoire est tellement rendue réelle que j'en ai les tripes retournées...Je suis une simple infirmière et j'ai plaisir à vous lire John..


     

    7
    BN
    Samedi 15 Septembre 2012 à 21:47

    Toujours aussi bien écrit . Si bien rendu ... si dur à lire .

    A vivre je n'iose même pas imaginer !

     

    8
    Becky Wincky
    Jeudi 20 Septembre 2012 à 12:36

    Bonjour,

    Je découvre ce blog via la recommandation qu'en a faite Marie Aime (http://lescreationsdemarieem.over-blog.com/) Un blog comme quoi tous les anesthésistes ne se prennent pas pour Dieu, ça m'intéressait bien ! (second degré ON...) Et là, je tombe sur cet article magnifiquement écrit. Vous avez peut-être mis du temps pour trouver les mots, mais en tout cas l'émotion y est... Courage à vous, et à bientôt de vous lire.

    9
    John Snow Profil de John Snow
    Vendredi 21 Septembre 2012 à 13:04

    @Changlee et @Becky: Bienvenue! Les mots sortent, mais patience. Et si vous avez ce courage, je tâcherai de vous satisfaire encore... ;-)

    @Wain: Merci.

    10
    Lundi 13 Mai 2013 à 19:19

    Ah ouais.

    Je l'avais pas lu celui-là.  Y'a pas grand chose à dire à part heu...

     

    T'écris vachement bien.

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