• Le cas Sylvine

    Je n'aime pas les préambules aux histoires, mais là je n'ai pas le choix.

    J'ai peu partagé avec mes proches celles de l'aventure qui va suivre. Mais je débute mon blog et je ne peux décemment pas faire l'impasse sur cet épisode de ma vie.

    A la relecture, je m'aperçois que j'ai bien du mal à retranscrire fidèlement les formidables émotions ressenties là-bas. Je vous livre ce soir un premier opus et, bien qu'imparfait, je sais que je ne pourrais guère en tirer mieux. Néanmoins, j'espère que cela vous plaira.

    Si tel est le cas, sachez que j'en ai d'autres dans ma besace. Mais comme ces histoires sont vraiment dures à accoucher, sachez qu'il vous faudra patiemment attendre qu'elles sortent d'elle-mêmes.

    Bonne lecture.

     


    Le cas SylvineUne femme, deux enfants.

    Trente-cinq degrés.

    Six mille kilomètres.

    Cent-cinquante ans.

    Voilà la mesure de ce qui me sépare de mon monde résumé en quatre lignes. 

     

     

    Avant, j'appellais ça l'Afrique. Mais ça, c'était avant.

    Avant, c'était il y a trois jours. Maintenant je ne sais plus quoi en dire.

    Debout près de la persienne, je contemple l'unité de soins intensifs dont j'ai pris la charge. "Kasaro", comme on dit ici -littéralement, "qui serre le coeur". Onze lits équipés d'un matériel rudimentaire. Sans électricité ni eau courante, cela va sans dire. Et je suis chargé, moi, petit Sisyphe fraîchement diplômé, d'enchaîner le Thanatos local qui se révèle être d'une efficacité redoutable.

    C'est qu'il y a du boulot.

    Depuis trois jours, je ne compte plus les cas de paludisme grave, méningites en coma, enfants dénutris ou de plaies par arme à feu. D'ailleurs c'est bien simple, je ne compte même plus les morts. Mon oeil de réanimateur, pourtant habitué à pas mal de choses, a dû apprendre en urgence à reconnaître le marasme et le Kwashiorkor

    J'allais attaquer ma petite colline par la face nord, avec mon rocher sous le bras, quand une ombre apparut au seuil de la porte:

    - Docteur, nous avons un problème avec l'enfant Sylvine. Elle ne va pas bien. Nous aurions besoin de votre avis. Voudriez-vous bien venir voir, s'il vous plaît?

    Je prends le temps de la réflexion, mais au fond de moi j'ai déjà la réponse.

    - Pas la peine. Amenez-là ici.

    - ... En êtes-vous sûr? C'est qu'elle ne va pas bien....

    Il est surpris.

    Faut dire qu'il y a de quoi. Mais Sylvine me hante depuis trois jours. Et depuis j'ai saisi quelques rudiments de Swahili. Quand on dit "muzuri", c'est que ça va. Le "ça ne va pas bien" n'a pas de traduction. Quand ça ne va pas bien, on ne parle plus, on meurt. Ici, on ne se perd pas en fioritures.

     - Certain.

    Sylvine je l'ai croisée à mon arrivée trois jours plus tôt.

    Une de mes toutes premières missions dans cet enfer. L'universelle de l'anesthésiste, celle de piquer l'impiquable. Une rencontre d'une violence inouïe. Dix minutes qui resteront gravées dans ma mémoire à tout jamais. Parce qu'il faut vous dire que Sylvine, c'est pas n'importe qui. Même là-bas.

    Sylvine a trois ans. Elle est infirme motrice et cérébrale depuis sa naissance. Le regard qui ne suit pas. Son visage est animé de convulsions. Comme un rictus sardonique, si j'avais une foutue idée de ce que c'est. Elle est hospitalisée depuis plusieurs mois pour une plaie revêche du cuir chevelu aux contours atones et de la taille d'une paume adulte. Du muguet comme en plein mois de mai. Et parachevons cette description obscène: elle pèse cinq kilos. A trois ans.

    Pendant que je m'installe sans bruit, à côté de sa mère qui la cajole, une question me tourmente. Comment diable une enfant aussi gravement handicapée peut-elle survivre TROIS ANS dans une telle jungle?

    Je suis sidéré.

    Il faut dire qu' elle n'est pas sale. Comparée aux autres enfants virevoltants alentours, elle est même sacrément propre. Son lange n'est pas souillé. Pas même une escarre. Sa peau est fine, certes. Mais douce. Huilée. En nouant mon ruban de latex autour de ce petit gressin qui lui sert de bras, je retrousse la manche d'une robe de princesse que ma fille aurait jalousée. Toute rose et blanche à volants, froufrous et dentelles diaphanes.

    Bien sûr, le petit vermicelle bleu qui lui tient lieu de veine basilique n'a pas tenu ses promesses. Mais en voyant cette mère consoler cette petite chose après mon passage, j'avais la réponse à ma question. Malgré l'exode, les camps et le handicap, cette mère la porte à bout de bras depuis trois longues années.

    Sans se plaindre. Jamais.

    Avant de m'en retourner vaincu, je n'ai rien trouvé de plus con à lui dire, à cette mère du bout du monde:

    - Elle a une très jolie robe. Vraiment.

    Elle m'a regardé en secouant la tête, interloquée. Consternée. Et je suis parti tout penaud. 

    Alors trois jours plus tard, je me suis dit que je ne pouvais pas ne rien faire. Je n'aurais pas supporté de n'avoir rien tenté. Mais en voyant arriver cette petite ombre inerte, je me suis dit que c'était peine perdue.

    Plus de pouls, l'oeil clos, de rares mouvements respiratoires. Quarante de fièvre. Une montagne à elle toute seule à gravir en quelques minutes. Avec une salle pleine de moribonds en bien meilleure santé. J'ai aussi bien vu que l'équipe ne trouvait pas ça raisonnable. De mobiliser de précieuses ressources pour un résultat couru d'avance.

    - Bon, OK. On ne va pas vider la mer à la petite cuillère. Mais on va tenter le coup.

    Remplissage, antibiotiques. Antifongiques. Cathéters et sondes diverses. Tout le monde a suivi sans y croire. J'ai vu pleurer sa mère. On ne pleure pas en public, là-bas.

    On ne m'a pas annoncé son décès dans la nuit. Et pour cause. Le lendemain, on pouvait voir un léger mieux. Une respiration normale.

    Et tranquillement, jour après jour, elle a gravi sa pente. en déposant chaque soir son gravillon en haut de la colline. 

    C'est alors qu'on a commencé a y croire. J'ai vu petit à petit le visage de sa mère se décrisper. En quinze jours, l'enfant avait repris la moitié de son poids. Plus de fièvre. La plaie qui cicatrise. 

    Restaient les convulsions. L'impossibilité de s'alimenter seule. 

    Et un jour on a pris le temps de causer, sa mère et moi.

    Elle m'a raconté la naissance de Sylvine, dans un camp de réfugiés. Une enfant normale. Sa fille unique. Et une semaine après, la forte fièvre. Et l'opistothonos qui en a découlé. Méningite, que je me suis dit. Elle m'a raconté ensuite les onguents, les décoctions. La fuite. La guerre. La famille éparpillée. Les convulsions, quasi constantes. L'errance, de centres de santé en dispensaires. Depuis trois ans. Seule avec sa fille. Et sa robe de princesse. Je lui ai demandé si elle avait un contact avec son enfant. Enfin, quelque chose qui puisse me faire penser que la petite possède un semblant d'esprit. Difficile, quand on ne parle pas la langue. Elle m'a dit qu'elles jouaient toutes les deux. qu'elles riaient souvent. Alors j'ai souri.

    J'ai pas cru.

    Et je me suis dit que cette mère voudrait tant y croire.

    Et j'ai débuté un traitement anticomitial comme ça, sans rien. juste pour voir si ça marcherait pas un peu.

    Et ça a marché.

    En deux jours, les saccades ont disparu. Elle prenait la cuillère toute seule. Elle suivait du regard. Elle se tenait assise sans aide. Elle s'est mise à jouer avec sa mère. Et je les ai enfin vues toutes deux rire aux éclats.

    Sylvine, c'était juste une épileptique non diagnostiquée.

     Je me suis dit que des fois ça valait le coup d'y croire.

    Alors avant de repartir chez moi, je me suis assuré que la gamine pourrait avoir accès à un traitement régulier. Difficile, ce genre de promesses là-bas.

    Et j'ai dit à sa mère qu'elle avait une belle robe. Alors elle m'a serré dans ses bras et j'ai pleuré.

    On aurait pu en rester là. 

    Mais deux semaines après mon départ, les échauffourées ont repris de plus belle. L'hôpital a été évacué. Tout le monde s'est envolé. J'ai tenté de reprendre des nouvelles de Sylvine et de sa mère. Personne ne sait où elles sont.

    Une chose est sûre: elle n'a pas pu avoir accès à son traitement de fond. 

    On ne vide pas la mer avec une petite cuillère.

     

     

    « ChaosLettre à Eloïse »

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  • Commentaires

    1
    Mardi 28 Février 2012 à 10:20

    Ouch, çe fait remue ton joli texte.


    Ca réveille des choses aussi, de mes quelques souvenirs en Afrique. Dans un service de pneumolgie où il n'y avait que des tuberculeux, un jeune de mon âge est arrivé, avec un pyo-pneumo thorax tel que je me demandais comment il était arrivé sur ses pattes.


    Le chef de service espère que c'est la tuberculose, car avec le programme national il pourra avoir un traitement gratuit. Mais évidement ce n'est pas ça, et on le savait. Il n'avait pas de quoi payer son antibiogramme, et encore moins ses antibiotiques.


    Alors tous les jours, avec un montage avec une vieille tubulure et un aspirateur on le piquait pour évacuer le pus qui était revenu dans la nuit. Et il ne se plaignait pas, et tous les jours il nous souriait quand on arrivait. Alors bêtement j'ai dit ce qui me venait à l'esprit : qu'il avait des belles dents.


    C'était vrai, et ça m'avait sauté aux yeux dans cet univers de crasse et de pauvreté, il avait de belles dents blanches. Et là son sourire s'est agrandi, et il m'a remercié 3 fois, 4 fois, tellement il était fier que je lui dise qu'il avait des belles dents.


    Et pour lui, j'ai jeté une goutte d'eau dans le désert, j'ai passé la barrière, ce que je ne pouvais pas faire pour toutle monde : je lui ai payé son antibiogramme et ses antibiotiques. Je ne suis pas sûre que ça ait suffit.


    Avoir une belle robe, c'est comme avoir des belles dents au final ;)

    2
    sophiesagefemme
    Mardi 28 Février 2012 à 21:39

    ton billet est magnifique! J'imagine que tu étais en mission, en RDC si ça parle swahili... et ça me rappelle des souvenirs très vifs. C'est super de pouvoir mettre des mots sur tout ça et que ça sorte. C'est pas évident et ce n'est pas toujours bien compris par l'entourage, même médical.

    J'ai toujours trouvé ça dur le retour, encore plus que la mission elle-meme, même les pires des pires. Et oui, cette petite n'aura plus d'antiépileptiques, sauf si en évacuant l'équipe a laissé un stock de quelques semaines à un infirmier qui va fuire avec les gens, ou bien elle retrouvera de l'aide là ou elle et sa mère seraont arrivées. j'espère pour elles en tous cas.

    Merci encore pour ce récit!

    3
    Mercredi 29 Février 2012 à 19:16

    Vous êtes un médecin comme je les aime : diagnostiquer et tenter sans renoncer !

    Vous n'etes pas Dieu pour sauver à tout les coups.

    Vous n'etes pas Dieu pour décider que c'est perdu d'avance !

    Surtout, ne changez pas !

    4
    John Snow Profil de John Snow
    Vendredi 2 Mars 2012 à 16:04

    @ Docmam: content que ça te remue les tripes quand même, malgré tes turpitudes actuelles. Tu as tout mon soutien, j'ai un souvenir très pénible de ces moments-là. Pire même que l'Afrique, c'est dire!

    A me relire ainsi que ton histoire (faudrait ptêt que tu la couches sur papier, ce serait intéressant!), je e rends compte que certes la misère est prégnante, qu'elle est d'une vilolence inouîe, mais ce qui transparait moins c'est l'envie de bouffer la vie qui existe aussi là-bas. Un truc de fou, une énergie de malade. Ca équilibre le reste.

    Les belles dents, pour moi c'est tout à fait ça.

    @sophie: Le swahili, on le parle dans toute l'Afrique de l'est... Mais bon là, ça ressemble à la RDC en effet ;). Pas eu de problèmes de retour, mais faut dire aussi que le séjour était bref. C'est l'avantage d'être anesthésiste: demandé partout (en France et ailleurs), donc missions courtes. Personnellement, tenir sans craquer pendant des mois, je ne crois pas en être capable un jour... Et toute ma petite famille a parfaitement bien vécu l'expérience. Total respect aux expats et locaux que j'ai croisé là-bas. 

     Je le referai, c'est certain.

    La petite n'a sûrement pas eu son traitement. Mais rapport à la formidable envie de vivre qu'on ressent sur place dont j'ai parlé plus haut, je mets ma main à couper que la mère a su se démerder (après tout, elle a fait ce qu'il fallait avant. Je lui ai juste permis de se poser deux minutes) et que la gamine est en vie.

    Et heureuse. Enfin, selon les critères locaux.

    @ Fultrix: Sans se sentir Dieu, je me suis vu là-bas beaucoup plus utile avec une poignée de quinine ou de pénicilline qu'avec un laryngoscope chez moi... Les maladies chroniques comme l'épilepsie, le diabète, la tuberculose sont impossibles à prendre en charge correctement. Bien avant même le SIDA qui préoccupe beaucoup les pays du nord. 

    Mon aide, dans cette histoire, n'apporte finalement rien à personne. Hormis l'envie pour moi d'y retourner.c'est déjà pas si mal...

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    5
    Mardi 6 Mars 2012 à 11:29

    Bon, allez, encore une provocation de ma part : ne partez plus en Afrique, trouvez-vous un dispensaire de banlieue, vous serez tout aussi utile, vu comme l'ARS et son ministère de tutelle massacre l'Hôpital public ...

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