• Etoiles et toiles

    Je suis une star.

    Non, sans rire. Des filles m'interpellent régulièrement dans la rue alors que je ne les connais pas. Elles me collent leurs petits bouts sous le nez pour que je leur fasse gouzi-gouzi. Alors je fais, qui résisterait?

    Mais j'ai pas une vie facile, croyez pas. Etre une star, c'est pas donné à tout le monde.

    Moi, je suis pas né star.

    Je le suis devenu jeune, c'est différent. C'était le jour où j'ai croisé le grand Jacques, si j'en crois mes parents. Enfin le grand Jacques... Pas le vrai, l'autre. Le vraiment grand, celui de la mairie de Paris. Ma grand-mère me tenait à bout de bras, au dessus de la barricade. Lui, il était toutes dents dehors, à gigoter ses grands abattis à la cantonnade. En campagne pour être le premier de l'Histoire. On s'est croisés, il m'a vu, pris dans ses bras. Pi m'a collé un petit bécot sur le front, j'y garde maintenant une discrète cicatrice. Lui a poursuivi la carrière que l'on sait. Normal, c'était déjà une star. Moi il me l'a transmis, j'ai éclos bien plus tard.

    Car tout n'a pas toujours été facile.

    J'aurais pu emprunter la voie de la chirurgie, pour une star comme moi c'était les doigts dans le nez. Trop simple. Non, moi j'ai souffert. L'anesthésiste c'est discret, anonyme. En général, on ne se souvient pas de son gazier.

    C'est dur, la vie d'anonyme.

    Je l'ai compris un autre jour, alors que j'étais déjà une star et que je le savais même pas. Le jour béni où mon destin d'étoile naissante a croisé celui d'une autre sommité de notre petit cercle VIP. C'était plus tard, j'étais interne fraîchement émoulu. Je traînais aux abords d'une gare parisienne à faire des conneries d'anonymes. Il est passé devant moi, simulant à la perfection la démarche du gars pressé qu'il faut surtout pas chercher à arrêter. Son regard s'est planté dans le mien, on a vu tout de suite qu'on se connaissait. Enfin, surtout moi. Ca a fait tilt dans ma tête, je me suis dit je connais ce gars-là. C'est un mec cool que je remets pas bien, sûrement un type croisé en soirée avec qui je me suis bien marré. Ni une ni deux, j'ai souri en lui lançant à la volée le temps de retrouver qui c'était:

    - Oh, terrible! Qu'est-ce que tu deviens?

    Il a souri, de toutes ses belles dents blanches. Puis sans s'arrêter, il m'a sorti un magnifique:

    - Je suis pas mort, tout baigne!

    Et s'est évaporé comme ça, aussi vite qu'il était apparu. Juste le temps de laisser mon neurone de gauche tendre la dendrite à celui de droite pour m'apercevoir que je venais de me faire mystifier par Bernard Montiel.

    Trop la classe, le Bernard. Comme ça, l'air de rien, sans méchanceté. Du tact, ce qu'il faut de répartie. Juste content, vraiment. Sincèrement. J'ai pris une grosse leçon de staritude, ce jour-là. Comme le jour où mon statut jusqu'ici latent s'est révélé à moi comme une évidence. Interne toujours, j'étais de garde à la maternité.

    Une garde comme les autres en apparence. Je rentre dans cette salle d'accouchement abritant cette fille anonyme comme moi d'alors. Elle voulait sa péridurale, mais depuis la seconde où je suis entré je la sentais tracassée. D'un tracas différent de d'habitude, comme si elle aussi elle venait de croiser le regard lumineux du grand Bernard.

    Moi, star balbutiante, j'étais déjà accoutumé au fait qu'on me reconnaisse. Non pas que ce soit vrai, depuis tout petit les patients croient toujours m'avoir déjà vu quelque part. Je suis béarnais d'origine, mais j'ai selon les jours une tête d'arabe, de berbère, de juif ou de portugais. Ca dépend. C'est d'autant plus surprenant que ce sont toujours les arabes, berbères, juifs ou portugais qui me prennent pour l'un des leurs. Jamais je n'ai senti qu'un arabe me prenait pour un juif ou l'inverse. Curieux. Car souvent, quand les autres médecins sortent de la chambre, le patient me prend par la manche en apparté avec cette petite moue mâtinée de confidence:

    - ' Sont comment, eux?

    A quoi je réponds invariablement en opinant du chef, sûr de moi:

    - Pas comme nous, c'est sûr. Mais on peut leur faire confiance. 

    On s'échange furtivement un clin d'oeil, vu qu'on s'est compris. Une star, je vous dis.

    Mais ce jour là à la maternité, c'est différent. Elle croit vraiment me connaître MOI personnellement. Impossible. Un beau brin de fille comme ça, je m'en souviendrais quand même. Sa soeur arrive, elle attendait dans le couloir.

    - Tu vois? Je te dis que c'est lui.

    - Oui tu as raison, j'y croyais pas quand tu me l'a dit mais je confirme, c'est bien lui.

    C'est qu'elles me feraient douter les jumelles. Et à leur tête, ça a l'air foutrement sérieux. Je peux pas me contenter de prendre ça à la rigolade comme d'hab. Pour un peu, j'en paniquerais même.

    - Mais si, enfin! Vous étiez en réanimation à GrosseVille il y a un an. Vous ne vous souvenez pas de moi?

    Un bolus d'adrénaline me parcourt l'échine. Rapide calcul, elle a raison. J'en étais. Ca fume sec sous mon bonnet. Une fille jeune, en réa. Merde... Une Intox? Non. Je la remets toujours pas.

    - Mais non, vous n'y êtes pas. C'était notre mère.

    - Ah... Et elle va mieux, j'espère?

    - Ben non, elle est morte.

    - Ah...

    - Vous étiez même l'interne qui nous avait reçues à son arrivée dans le service. Toujours pas?

    - Ah. Euh, Non.

    - Vous nous aviez même annoncé son décès.

    - Ah... Euh... Ah bon?

    - Oh, mais n'ayez crainte. Tout s'est très bien passé. C'était dur, sur le coup. Mais nous avons bien réfléchi à tout ce que vous nous aviez dit à l'époque. Ca nous a beaucoup aidé, ma soeur et moi. Vous ne nous souvenez toujours pas, c'est fou?!

    A l'époque, j'annonçais peut-être deux ou trois décès par semaine. Non, vraiment ce décès-là ne me disait pas plus qu'un autre. Mais les pensées, les paroles qu'elles m'ont répétées ce jour-là sont les miennes. Je les utilise toujours. J'ai dû leur raconter que la vie tourne aussi pour moi. Un jour en réa, le suivant en maternité. Que le travail a l'air différent vu de loin, et pourtant grossièrement c'est la même chose. C'était bizarre, de se raconter publiquement, à des inconnues qui ne m'avaient pas oublié. Et cette fille était si fière de se dire que j'étais présent à l'instant de la mort de sa mère. Elle m'a demandé d'être là pour la naissance de sa fille. J'étais gêné, mais j'ai accepté. J'ai dit adieu à sa mère et bienvenu à sa fille.

    Depuis, je me dis que je suis une star.

    J'ai roulé ma bosse, je me suis finalement posé en maternité depuis trois ans. Quand on m'appelle la nuit, en urgence, au chevet d'une fille qui accouche, je fais le gars pressé qu'il faut surtout pas chercher à arrêter. Parfois, je croise une femme que j'ai déjà vue. En consultation, en FIV, pour un curetage ou une autre grossesse, que sais-je encore. Elle se souvient de moi, moi rarement d'elle. Elle me dit qu'elle n'y croyait pas, à tout ce que je racontais. Des caprices de star, qu'elle croyait. Mais là, maintenant, tout de suite, elle me dit de tout faire pour qu'ils s'en sortent, elle et sa crotte. Je fronce les sourcils, je lui dit que ça va aller. Je mate la perfusion, claque une consigne à l'infirmière, dis de respirer à la sage femme et calme l'obstétricien. Ca rassure tout le monde.

    Une vraie star, je vous répète.

    Et quand le doute surgit, quand c'est dur de tenir son rang dans le merdier, je me pose deux secondes et je me dis:

    - Mais bordel, que ferait Bernard Montiel s'il était à ma place aujourd'hui?

    Alors ça va tout de site mieux. Je retrouve des couleurs, je conserve mes marques. Faut entretenir le mythe quand on est en haut de l'affiche.

    Et m'en fous des gens, s'ils croient que ma cicatrice c'était en fait une verrue avant. Je connais un sorcier tout pareil qui fait un tabac en ce moment. M'en fous aussi quand ils disent que c'est pas vrai, on parle pas de moi à tout bout-de-champ. M'en fous. Car je sais qu'il y a une fille quelque part dans le monde qui sait que j'ai bien raison.

    Et pour ne pas être en reste, pour que moi aussi je puisse à mon tour devenir une légende, je poursuis mon ouvrage. Quand on me tend un marmot vaguement familier comme ça, sans préavis, au dessus d'une barricade lors d'un bal de pompiers ou d'une autre fadaise du même accabit, je fais ce que toute vraie célébrité ferait à ma place.

    Je dépose un baiser sur le front, à la racine des cheveux. Puis je descends à l'oreille murmurer un petit:

    - Toi aussi, tu seras une star.

    Alors on se fait un clin d'oeil, enfin surtout moi. Et on se marre, vu qu'on s'est bien compris tous les deux. 

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 27 Mars 2012 à 12:39

    Section "comité de lecture" au rapport !

    "Quand les autres médecins .../... sont coment eux ?"

    Il vous faut trouver un verbe pour vos médecins et ajouter un M à comment !

    Pour ne pas nuir à votre célébrité, inutile de publier mon intervention !

    Cordialement !

    2
    John Snow Profil de John Snow
    Mardi 27 Mars 2012 à 18:55

    Chef, oui chef!


    Affres de la relecture immédiate. Merci encore. Ce genre de billet compromettant doit être publié dans l'instant sous peine de regrets éternels.


    Et qu'on se le dise: j'espère oser ici des choses, comme par exemple celle de m'interdire d'interdire. Tout commentaire même inepte sera publié, la maison n'a rien à cacher. Auto-censurez vous, ou bouclez-là.


    Dont acte. ;)

    3
    BN
    Vendredi 30 Mars 2012 à 18:25

    Autant je me rappelle de la tête de l'anesthésiste qui a endormi ma petite qui fêtera ses 2 ans demain , autant il en est de même des 2 qui ont du s'occuper de moi quand c'était tangible . Enfin y'en a un je crois pas que son visage me reviendrai vraiment, mais ses paroles elles sont bien là , dans un coin de ma tête ...

    Mais alors les 2 qui sont passés me délivrer de la douleur des contractions , je serai incapable de dire quoi que ce soit sur eux !

    La deuxième fois c'étairt une femme, ça je sais .

    Mais la première fois ... huuummm c'est le trou noir . Je revois bien l'obstetricien l'engueuler car "la peridurale est trop dosée non de dieu comment tu veux qu'elle pousse?"

    En même temps un gynéco au physique de Dr Mamour ça s'oublie pas :)

    4
    John Snow Profil de John Snow
    Mardi 3 Avril 2012 à 22:35

    @ BN : C'est bien le propre des stars: Y'en a pas partout, et des fois on aime à passer incognito ;)

    5
    âne_belge
    Lundi 16 Avril 2012 à 13:39

    Parfois, ça me le fait aussi : un(e) patient(e) me dit : "Vous m'avez déjà eu" (oui, c'est du belge).

    Deux choses se passent alors dans ma petite tête : 1° je me suis encore fait avoir 2° comment je peux me souvenir de comment ça c'est passé ? Parce que ça ne se passe pas toujours bien, hein.  

    Je demande en général (pour me soulager) "Et ça c'est bine passé, ya pas eu de misères ?"

    De temps en temps, les gens me rappellent des petits mots pour rassurer, rigoler, ... que j'ai dit.  Ouf, sauvé.  Jusqu'à la prochaine fois, un autre patient va me reccconnaitre ...

    Moi, je donne pas de bises sur le front.  Je suis pas encore top star, seulement un petit belge.  Mais, j'essaye d'y arriver ... lol

    C'est dur d'être une star, hein.  :-)

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