• Enfance Afrique

    Enfance AfriqueIl s'appelle Tushime et il a quatre ans.

    Il est perdu.

    Seul dans cette jungle de quatre cent mille habitants, avec pour simple compagnie son petit sac de papier froissé contenant les trois friandises qu'il était venu glaner avec son grand frère. Ce dernier, de cinq ans plus âgé, a préféré rester jouer avec ses copains croisés en chemin. Et pas avec le petit bout hein, qui d'ailleurs a du dire qu'il préférait rentrer retrouver maman et que oui, il connaissait bien le chemin du retour.

    Mais bon là maintenant, il sait plus où il est. Alors il frappe à notre porte, vu qu'il a entendu sa mère dire que si tu as un problème, faut voir les muzungus parce que eux ils savent. La porte s'est ouverte, mais pour une autre raison: je dois aller à l'hôpital. Il se plante devant notre char, nous refait son Tian Anmên en miniature.

    Sans peur, déterminé.

    il grimpe dans la fourgonnette, s'assoit d'autorité à côté du chauffeur en serrant son pain au miel. Sans gêne.

    - Ramène moi chez moi.

    C'est tout. Où? Vaguement par là. On suppose. il ne reconnaît rien, pas d'adresse évidemment sous ces contrées. Ca grouille partout de monde de toute façon. De vagues repères tout au plus. On avance, le nez au vent, surréaliste escorte de Petit Prince au regard droit qui refuse qu'on le touche. Crispé sur ses boules de pâte sucrée, spécialité de ce boulanger renommé tenant échoppe à trois kilomètres en amont.

    Finalement, il est sûr. C'est par là, merci bien mais tchao les gars. Il veut sortir et s'en aller. Ben non, lui disent ces crétins d'adultes, on te ramène à la maison. Si-si-si, non mais là non. Il s'agite, ouvre la porte en marche et saute en route. Il se faufile dans les hautes herbes, agacé par notre outrecuidance. Déguerpissez, nous fait sa petite main en s'éloignant prestement.

    Evidemment qu'on le suit. C'est la brousse maintenant, la nature exubérante reprend ses droits sur la touffeur de la cité du Far-Est que nous venons de quitter. En chemin, des paysans reconnaissent le petit des voisins. De palabres en discussions, nous suivrons sa progression jusqu'à la case familiale. Notre troupe, grossie au fil du chemin, teminera sa route devant cette mère inquiète et ce fameux faux-vrai frère à la mine contrite.

    Coup d'oeil au compteur: huit kilomètres de la base, plus trois pour la boutique. Douze lieues à franchir pour un petit chaperon rouge moderne. Quatre cent mille âmes non recensées, moitié d'armes à feu et de militaires avinés. Tushime, quatre ans.

     

    Il s'appelle Daniel et il a neuf ans.

    Il me bouscule en s'asseyant sur le brancard du bloc destiné à l'acueillir en vue de son intervention. Drapé dans sa couverture, il peine à lever sa jambe meurtrie par cette vilaine infection osseuse qu'il traîne avec lui depuis six mois déjà. Le regard au dessus des toits, par delà les montagnes, je n'existe pas dans ses pensées.

    Et pour cause. Trois pansements sous anesthésie générale par semaine. Depuis six mois. Et aujourd'hui, c'est grandes eaux. On remet tout à plat, on excise dans les grandes largeurs. il va douiller comme jamais, on l'a prévenu et il le sait.

    Au bloc pour moi, c'est l'effarement. de l'os ouvert et mort, un décollement et un parage qui frise l'indécence. Une fermeture sous tension et sans couverture totale, avec drainage et irrigations. Transfusion massive et reine Morphine au programme des réjouissances. Pure folie.

    - Crac la jambe une fois rendu là, non?

    Que je fais en secouant la tête et les bras au ciel. Normal qu'on s'en sorte pas depuis six mois.

    Pas si simple, qu'on me répond. Les infirmes ici, c'est comme la peste. Pi les prothèses, hein, ça se fait pas comme ça. Pi des fois, quand on attend suffisamment et qu'on fait patiemment les choses, y'en a qui s'en sortent.

    Je suis dubitatif.

    J'enrage même en fin de journée dans la salle commune, en découvrant un pansement de jambe suintant de liquide séreux attirant les mouches et une mare gisant dans la ruelle, comme un iceberg attendant sagement son Titanic. Pas de morphine évidemment, me dit l'infirmière devant le gamin prostré et mutique. Il se plaint tout le temps. Je cloue la chouette sur sa porte de bois en prennant la salle à témoin: pas un homme blessé ici présent ne souffre d'un mal aussi mauvais que celui qui accâble cet enfant. Il a mal, son pansement doit être propre, point. Et je veillerai tous les jours à ce que des soins corrects lui soient prodigués.

    Le lendemain lors de ma visite surprise, tout est en ordre. Daniel dort, mais son barbon de voisin a l'air soucieux. 

    - Docteur, c'est vrai ce que tu as dit hier au sujet du problème du petit?

    - Oui, grand-père. Sa jambe pourrit, c'est dur. IL faut lutter sans cesse pour la garder propre.  

    - Oh. Il ne se plaint jamais. Il a peu de famille, et l'infirmière passe peu. Je vais mieux, tant que je serais là je m'occuperai de lui. Je ne savais pas, mon dieu...


    Chaque jour, le vieil homme me livrera son précieux compte-rendu. A chaque réunion, je remettrai l'amputation éventuelle au programme. Tranquillement, dans l'esprit de tous, l'idée fera son chemin. Les barrières tomberont. La prothèse? L'assoce du bled voisin, celle qui équipe les gamins qui sautent sur les mines, sera contactée et ne fera aucun problème. Aux chirurgiens attentistes, l'argument majeur sera celui de l'enseignement de l'enfant: seules deux années d'instruction gratuites sont offertes aux pupilles de cette nation ravagée. Entre neuf et onze ans, sans dérogation possible. Etre infirme et inculte sous ces lattitudes est une perpective intolérable.

    Reste à mettre au parfum le principal intéressé.

    Car Daniel reste seul. Sa famille peine à survivre loin d'ici. Il ne la voit qu'une fois par mois, il attend en général cet évènement avec impatience. Cette fois-ci, non. Grand-père me murmurera du bout des lèvres que Daniel a demandé en pleurant à sa mère qu'on le débarrasse. Pour qu'il puisse jouer dehors, avec les autres. Elle s'y refuse, les Muzungus vont y arriver.

    Nous fabriquerons des jeux de société pour amener les enfants du dehors à Daniel, douce parenthèse le temps pour tout le monde d'accepter l'indicible. On me confiera une belle photo de lui, tout sourire, moi qui ne l'ai jamais vu ainsi de mes propres yeux.

    Et un beau jour, bien après mon retour, j'ai eu la surprise de trouver un cadeau aigre-doux dans ma boite mail. Une petite jambe rien qu'à moi. Et puis ça va, il parait.

    Ca va toujours de toute façon, même quand ça va pas.

     

    Elle s'appelle Sylvine, elle a trois ans et j'en parle ici.

    Il s'appelle Prince, il a trois mois et j'en parlerai peut-être un jour que j'aurai le courage de trouver les bons mots tellement c'est dur.

     

     Ils sont l'Enfance Afrique que j'ai pu apercevoir, petits bouts de rien, fragiles et formidables, pépins d'une nature violente et indomptable qui explosera de vie ou de mort selon le sens du vent.

    Aujourd'hui, peut-être. Ou alors demain. 

     

     

     

    « Etoiles et toilesPoil à gratter »

  • Commentaires

    1
    BN
    Samedi 14 Avril 2012 à 10:03

    Hâte d'en lire plus sur ces rencontres et petites tranches de vie.

    Après les experiences vécues en Afrique , j'imagine bien que les journées "Poil à Gratter" au CHU doivent être encore plus exaspérantes et surréalistes .

    2
    John Snow Profil de John Snow
    Dimanche 15 Avril 2012 à 21:34

    @ BN: Tout mûrit, tranquillement. J'essaie surtout de varier les plaisirs et d'orienter les posts sournoisement vers ma pratique plus quotidienne, celle de l'anesthésie en obstétrique. Et comme le sujet est stratégique, j'approche à pas feutrés ;)


    Les prochaines tranches sont plus morbides et à survoler les différents billets, je me rends également compte que beaucoup tournent déjà autour de la mort. C'est mon métier certes, mais j'en ai une vision loin d'être aussi glauque que peuvent en avoir la plupart des gens. Je ne voudrais pas sanctuariser ce blog dans ces thèmes figés qui pourraient laisser croire que je n'ai qu'une idée fixe. Ne m'en veuillez pas trop, tout vient à point à qui sait attendre ;)

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