• Chaos

    ChaosParfois le matin je sens dès le premier battement de cils ce petit frémissement. Cette imperceptible secousse annonciatrice des pires tourments à venir. Ce minuscule engrenage qui s'enclenche.

    Cette fois-ci c'était en plus un jour de deuxième tranche, comme dirait Vargas.

    Elle, c'était sa dernière. Moi, c'était ma première.

    Elle, FIV. Fécondation In Vitro. Moi, patiente au bloc ce jour là.

    Elle, elle avait les nerfs à vif. Après des années de tentatives infructueuses, elle devait finalement sauter dans le vide. Seulement cette fois, c'était sans filet. Et elle attendait qu'on la pousse. Alors elle pleurait. Moi j'avais les nerfs en pelote mais pour d'autres raisons.  

    J'étais en retard.

    Oh, pas que c'était inhabituel, non. Je suis toujours en retard. Je me dis que je connais la valeur d'une minute, donc je ne me presse jamais.

    Oui mais là, j'étais VRAIMENT en retard.

    Le même retard que d'habitude, mais cette fois-ci tout le monde avait été prévenu avant que je décale. Parce que j'avais vu greloter la chrysalide de soie maléfique dès mon réveil. Il n'avait pas sonné. Et guetté la sortie de l'imago infernal de cette journée de merde.

    C'est sur le quai de la gare qu'il est sorti. Dix minutes d'une naissance au forceps après un bref -mais intense!- échange verbal avec le chef au képi mauve:

    - Euh! Il est où, le train?

    - Bin, y'en a pas.

    - En retard de combien?

    - Pas en retard. Y'en a pas, j'ai dit. L'est annulé. Le conducteur est grippé. Faudra prendre le suivant.

    - ... ?! Quoi? Et nous, alors? On fait comment?

    - Oh, z'auriez été plein, y'aurait eu un car. Mais vu que z'êtes qu' un, faudra prendre le suivant.

    - ... Et prévenir, non? C'est qu'y caille, dehors!

    - Ben justement, J'attendais ici de vous parler, au chaud. 

     Scrmflmfleuh. Bien relou.

    Me v'la obligé d'enfourcher mon cheval-vapeur pour cent-cinquante kilomètres de chevauchée fantastique à me demander comment on le prendrait, là-bas au bout du chemin, si je disais:

    - Ch'ui pô venu. Mon nez, y' coule trop.

    La bonne blague. 

     Alors à l'arrivée, devant elle qui pleurait, c'est sorti.

    - Z'êtes à jeûn?

    - Mvoui. On m'a demandé, alors j'y suis.

     - Bin moi aussi, j'ai rien mangé. Et moi, on m'avait pas demandé.

     Et j'y raconte l'histoire du pervers à l'hygiaphone.

    Et j'y dit aussi que du coup, j'ai pas eu droit à mon petit croissant du matin. Tout chaud, moelleux et qui sent bon, que j'attrape en sortant à la petite boulangerie du quai des brumes. Que c'est ce qui m'emmerde le plus dans cette histoire, la boulangerie du quai des brumes. J'ai pas pu passer par le quai des brumes. Avec mon croissant en main, j'aurais pu le voir voler en toute sérénité ce putain de lépidoptère. 

    Mais bon là, c'est foutu. Je suis en rogne. Va falloir qu'elle se rende bien compte que dans la vie, faudrait plutôt chialer pour ce genre de trucs. Ou rester couchés, parce qu'elle a bien raison de chialer, que quand ça part comme ça, on ne sait jamais comment ça se termine.

    Je crois qu'à cet instant tout le monde a vu voler la bestiole. Même que peut-être la brise s'est levée.

    Mais tout en séchant ses larmes et bien qu'elle ne l'était pas encore, elle a pris cet air sévère qu'ont toutes les mères du monde:

    - Quoi? Vous allez au travail sans prendre de petit déjeuner?

    - Oui.

    - Et ici, personne n'apporte des viennoiseries?

    - Ca dépend. Des fois oui, des fois non. Aujourd'hui, c'est non. Mais ça ne m'étonne pas, c'est encore un coup du papillon qui est né ce matin... Non mais vous suivez, ou bien?

    - Bien sûr que j'ai tout suivi. C'est n'importe quoi votre histoire de papillon.

    - Ca, c'est vous qui le dites. Et puis d'abord, qu'est-ce que vous y connaissez, vous en papillons?

    - Moi, rien. Mais en croissants, un peu. Et votre histoire de "croissant du quai des brumes", c'était grillé depuis hier soir dix-huit heures. 

    Je réfléchis deux secondes.

    - Pas possible. Hier à dix huit heures, mon papillon, il n'était pas né. mon réveil je ne le règle jamais avant vingt-deux heures. Vous voyez, vous n'y connaissez rien en croissants non plus.

    Et puis, très calme, elle a rajouté:

    - Non non, vous n'y êtes pas. Hier à dix-huit heures, j'ai reçu le coup de fil qui me disait de venir ici ce matin. Et comme il faut venir tôt le matin chez vous, avec mon mari on ne travaille pas aujourd'hui. Voilà.

    - Je vois toujours pas le rapport.

    - JE suis la boulangère du quai des brumes. Il peut pas y avoir de croissants ce matin, puisqu'on est à l'hôpital tous les deux, mon mari et moi.

    - NON!

    -SI.

     Je l'ai endormie, tout s'est bien passé. En remontant, une demi-heure plus tard, elle m'a demandé si j'avais déjeuné. Toujours pas.

    - C'est nul, qu'elle a dit en remontant.

    Une heure plus tard, au bloc, un inconnu débarquait haletant, avec des sacs entiers de viennoiseries invendues de la veille.

    Croyez-le ou non, cette journée a été pour moi magnifique.

    Croyez-le ou non, pour elle, cette dernière, ça a été le début de son premier.

    Et pan dans la gueule du papillon.

     

    (Je jure que cette histoire est vraie).

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 26 Février 2012 à 23:20

    Mon âme de midinette est ravie. Elle est trop mignonne ton histoire et j'y crois à fond ! J'aime bien cette idée des petits cadeaux du hasard qui enchantent la vie.

    2
    John Snow Profil de John Snow
    Lundi 27 Février 2012 à 20:32

    Et tu as raison d'y croire, elle est vraie de bout en bout.

    Seule concession due au style que tu pourrais me reprocher: ça n'était pas sa dernière tentative, mais l'avant-dernière. Pour le reste, je suis droit dans mes bottes.

    3
    Becky Wincky
    Samedi 22 Septembre 2012 à 17:27

    Hé hé, comme quoi... la vérité dépasse parfois la fiction ! ;-) Belle histoire, et joilie plume.

    4
    Lundi 13 Mai 2013 à 16:02

    Je l'avais déjà lue, mais là je le dis, elle est magnifique cette histoire.

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