• Je suis une star.

    Non, sans rire. Des filles m'interpellent régulièrement dans la rue alors que je ne les connais pas. Elles me collent leurs petits bouts sous le nez pour que je leur fasse gouzi-gouzi. Alors je fais, qui résisterait?

    Mais j'ai pas une vie facile, croyez pas. Etre une star, c'est pas donné à tout le monde.

    Moi, je suis pas né star.

    Je le suis devenu jeune, c'est différent. C'était le jour où j'ai croisé le grand Jacques, si j'en crois mes parents. Enfin le grand Jacques... Pas le vrai, l'autre. Le vraiment grand, celui de la mairie de Paris. Ma grand-mère me tenait à bout de bras, au dessus de la barricade. Lui, il était toutes dents dehors, à gigoter ses grands abattis à la cantonnade. En campagne pour être le premier de l'Histoire. On s'est croisés, il m'a vu, pris dans ses bras. Pi m'a collé un petit bécot sur le front, j'y garde maintenant une discrète cicatrice. Lui a poursuivi la carrière que l'on sait. Normal, c'était déjà une star. Moi il me l'a transmis, j'ai éclos bien plus tard.

    Car tout n'a pas toujours été facile.

    J'aurais pu emprunter la voie de la chirurgie, pour une star comme moi c'était les doigts dans le nez. Trop simple. Non, moi j'ai souffert. L'anesthésiste c'est discret, anonyme. En général, on ne se souvient pas de son gazier.

    C'est dur, la vie d'anonyme.

    Je l'ai compris un autre jour, alors que j'étais déjà une star et que je le savais même pas. Le jour béni où mon destin d'étoile naissante a croisé celui d'une autre sommité de notre petit cercle VIP. C'était plus tard, j'étais interne fraîchement émoulu. Je traînais aux abords d'une gare parisienne à faire des conneries d'anonymes. Il est passé devant moi, simulant à la perfection la démarche du gars pressé qu'il faut surtout pas chercher à arrêter. Son regard s'est planté dans le mien, on a vu tout de suite qu'on se connaissait. Enfin, surtout moi. Ca a fait tilt dans ma tête, je me suis dit je connais ce gars-là. C'est un mec cool que je remets pas bien, sûrement un type croisé en soirée avec qui je me suis bien marré. Ni une ni deux, j'ai souri en lui lançant à la volée le temps de retrouver qui c'était:

    - Oh, terrible! Qu'est-ce que tu deviens?

    Il a souri, de toutes ses belles dents blanches. Puis sans s'arrêter, il m'a sorti un magnifique:

    - Je suis pas mort, tout baigne!

    Et s'est évaporé comme ça, aussi vite qu'il était apparu. Juste le temps de laisser mon neurone de gauche tendre la dendrite à celui de droite pour m'apercevoir que je venais de me faire mystifier par Bernard Montiel.

    Trop la classe, le Bernard. Comme ça, l'air de rien, sans méchanceté. Du tact, ce qu'il faut de répartie. Juste content, vraiment. Sincèrement. J'ai pris une grosse leçon de staritude, ce jour-là. Comme le jour où mon statut jusqu'ici latent s'est révélé à moi comme une évidence. Interne toujours, j'étais de garde à la maternité.

    Une garde comme les autres en apparence. Je rentre dans cette salle d'accouchement abritant cette fille anonyme comme moi d'alors. Elle voulait sa péridurale, mais depuis la seconde où je suis entré je la sentais tracassée. D'un tracas différent de d'habitude, comme si elle aussi elle venait de croiser le regard lumineux du grand Bernard.

    Moi, star balbutiante, j'étais déjà accoutumé au fait qu'on me reconnaisse. Non pas que ce soit vrai, depuis tout petit les patients croient toujours m'avoir déjà vu quelque part. Je suis béarnais d'origine, mais j'ai selon les jours une tête d'arabe, de berbère, de juif ou de portugais. Ca dépend. C'est d'autant plus surprenant que ce sont toujours les arabes, berbères, juifs ou portugais qui me prennent pour l'un des leurs. Jamais je n'ai senti qu'un arabe me prenait pour un juif ou l'inverse. Curieux. Car souvent, quand les autres médecins sortent de la chambre, le patient me prend par la manche en apparté avec cette petite moue mâtinée de confidence:

    - ' Sont comment, eux?

    A quoi je réponds invariablement en opinant du chef, sûr de moi:

    - Pas comme nous, c'est sûr. Mais on peut leur faire confiance. 

    On s'échange furtivement un clin d'oeil, vu qu'on s'est compris. Une star, je vous dis.

    Mais ce jour là à la maternité, c'est différent. Elle croit vraiment me connaître MOI personnellement. Impossible. Un beau brin de fille comme ça, je m'en souviendrais quand même. Sa soeur arrive, elle attendait dans le couloir.

    - Tu vois? Je te dis que c'est lui.

    - Oui tu as raison, j'y croyais pas quand tu me l'a dit mais je confirme, c'est bien lui.

    C'est qu'elles me feraient douter les jumelles. Et à leur tête, ça a l'air foutrement sérieux. Je peux pas me contenter de prendre ça à la rigolade comme d'hab. Pour un peu, j'en paniquerais même.

    - Mais si, enfin! Vous étiez en réanimation à GrosseVille il y a un an. Vous ne vous souvenez pas de moi?

    Un bolus d'adrénaline me parcourt l'échine. Rapide calcul, elle a raison. J'en étais. Ca fume sec sous mon bonnet. Une fille jeune, en réa. Merde... Une Intox? Non. Je la remets toujours pas.

    - Mais non, vous n'y êtes pas. C'était notre mère.

    - Ah... Et elle va mieux, j'espère?

    - Ben non, elle est morte.

    - Ah...

    - Vous étiez même l'interne qui nous avait reçues à son arrivée dans le service. Toujours pas?

    - Ah. Euh, Non.

    - Vous nous aviez même annoncé son décès.

    - Ah... Euh... Ah bon?

    - Oh, mais n'ayez crainte. Tout s'est très bien passé. C'était dur, sur le coup. Mais nous avons bien réfléchi à tout ce que vous nous aviez dit à l'époque. Ca nous a beaucoup aidé, ma soeur et moi. Vous ne nous souvenez toujours pas, c'est fou?!

    A l'époque, j'annonçais peut-être deux ou trois décès par semaine. Non, vraiment ce décès-là ne me disait pas plus qu'un autre. Mais les pensées, les paroles qu'elles m'ont répétées ce jour-là sont les miennes. Je les utilise toujours. J'ai dû leur raconter que la vie tourne aussi pour moi. Un jour en réa, le suivant en maternité. Que le travail a l'air différent vu de loin, et pourtant grossièrement c'est la même chose. C'était bizarre, de se raconter publiquement, à des inconnues qui ne m'avaient pas oublié. Et cette fille était si fière de se dire que j'étais présent à l'instant de la mort de sa mère. Elle m'a demandé d'être là pour la naissance de sa fille. J'étais gêné, mais j'ai accepté. J'ai dit adieu à sa mère et bienvenu à sa fille.

    Depuis, je me dis que je suis une star.

    J'ai roulé ma bosse, je me suis finalement posé en maternité depuis trois ans. Quand on m'appelle la nuit, en urgence, au chevet d'une fille qui accouche, je fais le gars pressé qu'il faut surtout pas chercher à arrêter. Parfois, je croise une femme que j'ai déjà vue. En consultation, en FIV, pour un curetage ou une autre grossesse, que sais-je encore. Elle se souvient de moi, moi rarement d'elle. Elle me dit qu'elle n'y croyait pas, à tout ce que je racontais. Des caprices de star, qu'elle croyait. Mais là, maintenant, tout de suite, elle me dit de tout faire pour qu'ils s'en sortent, elle et sa crotte. Je fronce les sourcils, je lui dit que ça va aller. Je mate la perfusion, claque une consigne à l'infirmière, dis de respirer à la sage femme et calme l'obstétricien. Ca rassure tout le monde.

    Une vraie star, je vous répète.

    Et quand le doute surgit, quand c'est dur de tenir son rang dans le merdier, je me pose deux secondes et je me dis:

    - Mais bordel, que ferait Bernard Montiel s'il était à ma place aujourd'hui?

    Alors ça va tout de site mieux. Je retrouve des couleurs, je conserve mes marques. Faut entretenir le mythe quand on est en haut de l'affiche.

    Et m'en fous des gens, s'ils croient que ma cicatrice c'était en fait une verrue avant. Je connais un sorcier tout pareil qui fait un tabac en ce moment. M'en fous aussi quand ils disent que c'est pas vrai, on parle pas de moi à tout bout-de-champ. M'en fous. Car je sais qu'il y a une fille quelque part dans le monde qui sait que j'ai bien raison.

    Et pour ne pas être en reste, pour que moi aussi je puisse à mon tour devenir une légende, je poursuis mon ouvrage. Quand on me tend un marmot vaguement familier comme ça, sans préavis, au dessus d'une barricade lors d'un bal de pompiers ou d'une autre fadaise du même accabit, je fais ce que toute vraie célébrité ferait à ma place.

    Je dépose un baiser sur le front, à la racine des cheveux. Puis je descends à l'oreille murmurer un petit:

    - Toi aussi, tu seras une star.

    Alors on se fait un clin d'oeil, enfin surtout moi. Et on se marre, vu qu'on s'est bien compris tous les deux. 

     

     

     

     


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  • Impromptu- Papa, comment ça se fait, les bébés?

    Un soir, ma fille, quatre ans, pensive et tranquille au caca. Moi tranquille aussi, mais assis dans l'escalier à envisager mon bout de camembert abandonné sur son gisant de salade trois mètres plus bas.

    Le caca du soir chez nous, c'est le quart-d'heure sciences et philosophie. J'avais déjà eu un coup de semonce quelques jours auparavant avec le pourquoi les étoiles elles brillent. On avait parlé d'atmosphère et de vitesse lumière. C'était fumeux mais c'était passé. Ce soir franchement, j'ai pas vu venir. J'étais pas prêt. Qu'est-ce qu'elle dit là-dessus Dolto, déjà? Tirelipinpon sur le chihuahua. Non merde, c'est pas ça.

    - Précise ta question.

    Pirouette magistrale de papa-équilibriste soucieux de ne pas planter vingt ans de vie sexuelle pour un morceau de pâte molle au lait cru.

    - Ben Arsène, à l'école, il dit que les bébés ça sort par le ventre. Et Kirikou on voit bien qu'il sort par en bas mais on voit pas bien par où il passe. Moi je crois pas qu'il sort pas par le ventre parce que ça bouge pas sous la couverture et toi t'en vois sortir des bébés au boulot, pas vrai? Tu sais comment ça sort, c'est sûr! Dis-moi comment on fait les bébés je suis sûre qu'il ment Arsène!

    - Doucement. Tu veux juste savoir comment sortent les bébés, c'est ça?

    - Oui.

    Ouf. Vive la Normandie libre. J'vais te plier ça en deux coups les gros, ça va pas faire un pli.

    - Ben tu crois que ça sort par où si c'est pas par le ventre alors?

    - Justement je vois pas trop. Arsène il parle d'une porte et j'ai bien regardé sur maman, y'a pas de porte. Et tu m'as bien dit que ma p'tite soeur elle est née quand elle a retiré le bouchon de sa piscine. J'me dis qu'il y a sûrement un trou, mais j'ai bien cherché je sais pas où il est.

    Trop facile. Papa maman, vous avez merdé en beauté. C'est poutant pas dur, un peu d'attention, c'est tout. Au lieu de m'annoncer ça cash entre quatz'yeux comme on va chez le dentiste, alors que j'avais rien demandé. Après quelques vaines périphrases tentées, la libération de la vérité crue vous avait soulagés. Pas moi. Matez maintenant votre fils, lui il gère.

    - Et là? Y'a pas un trou, peut-être?

     Je revois en miroir ma tête horrifiée d'il y a trente ans.

    - Pas possible! C'est trop gros!!

    - Waitwaitwait... La tête du bébé quand il nait elle est toute molle, tu te souviens? C'est pour ça. Quand il passe, le bébé il devient tout fin. Pi le trou il est élastique aussi. Si ça sort pas, on l'agrandit. Et tes os ils s'écartent... Et...

    - Quoi?! Le trou on l'agrandit? Comment? Ca doit faire super mal! Et je te crois pas que ça passe! 

    - Ben pour l'agrandir, comment dire... T'es trop jeune... Mais normalement, ça passe. Et tu crois que je fais quoi, moi, la nuit au boulot? J'enfile des perles?

    - Ouais d'accord, mais... Quand ça passe pas, on fait comment?

    - Ben une porte, dans le ventre. Comme il dit Arsène.

    Et voilà comment on se retrouve à causer indications césarienne versus voie basse à quatre ans. Ce soir là, j'ai inventé la recette de la tarte tatin au camembert. Je crois que c'est passé. Avec la petite en tous cas. Pour sa mère c'est moins sûr:

    - Tu as été bien long loulou, ce soir. Faudra penser à écourter ces discussions du coucher.

    - On parlait science! C'est important!

    - C'est ça. Et vous étiez où, ce soir? Sur Vénus? Jupiter?

    - On est presque arrivés dans la lune. Cherche pas, j'en ai pas trop dit. Je sais très bien que tu trouves qu'elle est trop jeune pour des trucs pareils.

    Heureusement que c'est sur moi que c'est tombé, d'ailleurs ce fameux soir. J'ose même pas imaginer ma femme sur ce coup-là. 

    Elle est psychiatre.

     


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  • La vie, c’est comme une boite de chocolats. C’est un truc que je peux admettre.

    Mais la mort, alors?

    Sur la mort curieusement, c’est le silence radio.

    Ca vaudrait peut-être le coup d’en causer, vu que des fois ça tourne plutôt autour de la boite à bonbons.

     


    Comme ce dimanche, en fin de journée. Un de ces beaux dimanches froids et secs qu’offre l’hiver en fin de saison. Je trainais mon ennui en régulation du SAMU, rompu de courbatures depuis la veille d’avoir déménagé mon pote Néric.

     

    Je l’aime bien, Néric. 

    On ne se connait pourtant que depuis le D-Day, celui du grand débarquement. Le fameux jour du premier combat dans l’arène, cette gigantesque foire à bestiaux des choix de postes d’internat. Il était la première personne que j’aie croisée en sortant du train. On s’est dit trois mots, on allait faire la même chose. On a pris le même taureau par les cornes, ensemble. Et jamais plus durant l’internat on ne s’est quitté.

     

    C’est drôle. Parce que franchement, rien à voir, lui et moi.

     

    Lui, c’est le blond.

    Sportif, non fumeur, jongleur et musicien. Moi, ben bof, quoi. 

    Lui, en plus, c’est le type qui s’en sort toujours sans que j’arrive à piger ni pourquoi ni comment il fait. Sans doute qu’il vit dans un monde parallèle et que je ne le sais pas. Moi, mes histoires sont souvent moins glamour.

     

    Tiens, un exemple simple: lui, il sauve des vies. Moi, jamais fait.

     

    Il y a peu de temps en garde au SAMU tout comme moi aujourd’hui, il est tombé sur une femme, jeune, en arrêt circulatoire qu’il a décidé de thombolyser pour suspicion d’embolie pulmonaire. A domicile. Eh ben, madame avait bien un gros caillot, et elle est repartie chez elle sans séquelles en quelques jours. Ca, c’est le Néric.

    Moi, j’ai juste du mal à tomber sur une femme jeune en garde. Cherchez pas, y’a maldonne dès le départ, c’est sûr. Et le plus rageant dans cette histoire, c’est que depuis, Néric jubile et fait le beau en serrant la louche de tout ce que le CHU compte de gratin. De séances officielles en convocations spéciales. Et personne pour tilter sur le fait que c'est un coup de bol énorme, cette affaire.

     

    Ca me fout en boule d’autant qu’il n’y a que moi, bonne poire, pour le déménager au débotté et en plein hiver. L’a de la chance que je l’aime bien, le Néric.

    C’est donc fourbu et envieux que j’entends une permanencière qui s’agite. Du boulot pour moi, visiblement. Un arrêt cardiaque, chez un homme jeune. HAHA. La chance tourne, on dirait! 

     

    Place aux artistes. 

     

    D’un pas assuré, je gagne le télécopieur chargé de délivrer l’ordre de mission. Tranquillement, je déchiffre le lieu d'intervention. Négus sur Nevers. Tiens, je connais. J’y étais justement hier, vu que j’y ai déposé le Néric avec ses cartons. Et puis tiens encore, c’est justement son adresse qui apparait sur le papier. 

    QUOI? son adresse? Oui, j’ai bien lu. C’est sa rue. Pas de numéro. Une chique à la menthe me parcourt l’échine du bas du dos vers la nuque. 


    Oubliez l’artiste, il est cloué sur place.



    - Qu’est-ce qui se passe? Me demande la fille du téléphone.

    - C’est... C’est la rue de Néric... J’lai... 

    - ... Ah? Bon, je l’appelle! Et toi, même si Néric est sur le coup, grouille! 

     

     

    Ok, ok, c’est parti. Mais dans la bagnole et dans ma tête, ça gamberge sec. 

    Nan, Néric l’est pas mort. Nan, Néric, l’est en train de masser un type, c’est sûr. LE type que quelqu’un a vu s’écrouler devant sa porte de garage en voulant rentrer sa voiture. Pi Néric est là, on va y arriver. JE vais y arriver. Mon premier arrêt cardiaque chez un jeune. Avec Néric dans la poche, c’est dans la mienne.

     

    C’est ça. Mon bonbon rien qu’a moi.

    Pourvu que ce soit ça...

     

    J’arrive. Ouf c’est ça, je respire. 

    Néric est là, il masse en charentaises, devant les voisins tétanisés. Sidérés même, quand je prends le train en marche en intubant le gars, épaulé par le type en chaussons.

    C’est tout ce que j’ai fait d’ailleurs, c’était cuit de toute façon.

    Même dans les meilleures conditions du monde, jamais je ne sortirais un arrêt cardiaque en vie. 

    Quoi, même pas fait un peu d’adrénaline? Non. Oublié? Non plus. Non parce qu’au fait, j’ai juste appris ce jour-là que Néric dans son frigo, IL A de l’adrénaline.

     

    L’enfoiré.

     

    On pourrait en rester là, ce serait l’histoire d’un gamin qui verrait filer sous son nez le dernier Roudoudou droit dans la poche du chérubin juste devant lui dans la file.

     

    On pourrait.

     

    Mais, on l’a dit au début, la vie c’est comme une boite de chocolats. Et la vie continue, non?

     Alors on continue.

     

    Le mort est mort, le soleil se couche et Néric est en pantoufles avec un pot-au-feu sur le feu. L’un de nous deux est de trop, et l'autre décide donc de mettre les voiles sous les vivats délirants des trois spectatrices bigoudiesques détournées du poste pour l’occasion. Ravies comme vous pouvez l’imaginer de troquer leur Roselmack hebdomadaire, arpenteur habituel de la tranche, au profit du nouveau voisin-médecin sachant porter charentaise comme mule négligée, c’est quand même pas donné à tout le monde vous comprenez.

     

    Re-enfoiré.

     

    Reste un mort toujours mort, une cause de la mort qui n’en a pas, une voiture de mort qui tourne, moi qui tourne en rond et une intervention qui ne tourne plus à finir de tourner.


    Ca commence à ressembler clairement à mon Carambar de d'habitude, tout mâchouillé et qui colle bien aux dents.  Sauf que le petit goût qui reste en bouche est cette fois-ci différent. Ouais.  

    Le mort n’a pas de nom. Et pour emballer un mort dans son beau papier à blague de la mort, faut mettre un nom avant de lécher les bords. C’est comme ça. 

    Oh, les voisines connaissent bien le mort, sa voiture et sa maison. Mais il vivait seul depuis la mort de maman, et il parlait peu. Et de là à dire que c’est bien Jean Dujardin, comme écrit sur la boite aux lettres ça on peut pas, vous savez...

     

    Il commence à faire sérieusement froid, je rentre par la porte du garage heureusement ouverte pour appeler les casse-bonbons de la maréchaussée. Z’arrivent. En attendant, faudrait trouver vraie cause et vrai nom. 

     

    Pour la cause, facile. 

    Je parcours un sentier menant au salon formé par un alignement savamment étudié de bouteilles de vinasse vides, méticuleusement empilées sur un mètre de hauteur. Vu la tête du père Fouras étendu devant le garage, je me dis qu’on est raccord. Sur la toile cirée en Formica un courrier daté d’hier, cacheté du médecin, marqué du sceau «urgent» à l’attention du cardiologue du coin. Je décachète. Dedans, un ECG  tout pas beau avec un petit mot laconique du généraliste qui dit que oui faut pas trainer, le mort pas encore mort se plaint de douleurs qui pourraient bien le faire mourir.

    J’appelle le généraliste qui répond et confirme. Il a bien vu la veille un ermite bien malade répondant au nom de Jean Dujardin n’ayant pas voulu se faire hospitaliser car truc urgent à régler. Z’avaient convenu de voir un cardiologue demain. J’annule le rendez-vous prévu et lui demande s’il n’a pas, à tout hasard, une date et un lieu de naissance à défaut de papiers d’identité... 

    Non, bien sûr. Jean Dujardin est un ermite jusqu’au bout des ongles sales. Mais j’ai déjà une vraie cause, et c’est toujours ça. 

     

    Reste à trouver un vrai nom.

    Pas gagné, d’autant que l’électricité est coupée et que la porte est grande ouverte. On va installer Jean présumé dans son lit, on cherchera moins au froid. C’est dans la chambre que les flics nous trouvent. Le petit chef des casse-bonbons me fout les siens sous le nez de but en blanc:



    - Quoi? Vous déplacez le corps?

     - Euh... Ouais. C’est qu’y caille sec dehors. Mais pas de panique, j’ai une belle mort.

     - Mmm... OK. Mais toujours pas de papiers, c’est ça? Z’avez cherché partout?

     - Vi et Vi. Dans la bagnole, dans la maison, partout. Mais enfin pour tout dire en ce moment on cherche plutôt l’électricité, voyez.

    - Tsst... Ok, on prend le relais.

     

     

    Après la fouille policière ayant permis la seule découverte du compteur électrique, débriefing rapide autour du lit du mort bien mort. Point d’identité. C’est à ce moment précis que le téléphone sonne. Téléphone de qui? Mais du mort, bien sûr. Que personne n’avait songé à fouiller. C’est bien ballot, les papiers sont également dans sa poche. Et le téléphone maintenant sur messagerie.

     

    On pourrait en rester là, ce serait l’histoire du gamin qui devait finir le Carambar tout mâchouillé du garnement d’en face parce que gâcher du Carambar, franchement c’est pas bien. 

     

    On pourrait. 

     

    Mais, on l’a dit et redit, la vie c’est comme une putain de boite de chocolats belges, et même si c’est écoeurant on se DOIT de bouffer le dernier. Et la vie continue, non? 

    Alors on continue...

     

    Sur la carte en papier, c’est bien écrit Jean Dujardin. Sur la photo de dix-ans-de-moins en revanche, on dirait Jean Dujardin. Enfin j’veux dire le vrai, quoi. Comme Juste Leblanc. Et même de près avec dix ans et une barbe en plus, l’officier reste sceptique.

     

    Un petit arrière-goût de bonbon-piment, maintenant. Je commence à m'agacer. J’empoigne le téléphone, ça suffit les conneries. Sous le regard désapprobateur du policier, rien à foutre.

     

    Trois appels anonymes en absence.

     

    Le premier, une heure avant le début de l’intervention, pas décroché. Déjà foutu, probablement. Aux manettes, Une voix de bon bûcheron bien calleux qui minauderait à l'extrême:



    - Allô, «sucre d’orge»? 

     

    Ben tiens, manquait plus que ça. Du sucre d’orge.


     - ... Tu ne réponds pas, tu devrais être rentré depuis dix minutes, j’ai calculé... Tes douleurs, ça va pouvoir attendre, tu crois? Désolé pour tout à l’heure... Rappelle-moi, s’il te plait!

     

     

    Je reste comme coi, presque litchi. Je sens que je n’aurais pas dû. Je me rends compte que je suis en train d’ouvrir la boîte d’Anis de Flavigny que mamie cache bien au fond de la commode de l’entrée. Mais, va savoir pourquoi, je continue à écouter. Sans doute parce que c’est meilleur quand c’est interdit, ou bien peut-être parce que la messagerie est lancée qui sait...

     

    Deuxième appel, heure de découverte du corps par les passants qui passaient. Le même bûcheron, version folle courroucée:



    - Ah, mais ne me fais pas la tronche, s’il te plait... Ne me refais pas la scène d’hier... Faut que tu prennes bien soin de toi, mon petit sucre d’orge... N’oublie pas le rendez-vous, surtout... Et rappelle-moi, que je sache si tu es bien rentré!

     

     

    Je suis pétrifié, Le flic est venu coller son oreille au combiné. On se regarde comme deux glands, je crois qu’il a bien saisi l’étendue du problème.


    Troisième et dernier appel en absence, au moment du cirque de la fouille du corps. Au point où nous en sommes... Cette fois l’ogre-chaperon rouge a laissé tomber la jupe et s’énerve:



    - Je te préviens, si tu ne rappelle pas, c’en est fini de nous. Y’aura pas de troisième fois.

     

     

    Silence.

    Personne n’ose bouger moustache. Mais moi qui n’en porte pas, je tente:



    - Euh... Qu’est-ce qu’on fait? On dirait que c’est Jean Dujardin, oui ou bien?


     - Euh, ben... L’a jamais vraiment dit ce nom là, l’autre... N’a jamais parlé que d’une ... Friandise, non?


     - Arf, Je sais pu bien... On... On réécoute?


     - Non non... Ca va aller. On va se débrouiller autrement.

     

     

    A cet instant précis, le téléphone se met de nouveau à vibrer dans ma main. Même correspondant. Panique à bord.



    - HAN! Je fais quoi, moi?


     - Euh, Euh....

     

     

    Et je décroche. Pourquoi? Sais pas. Sans doute parce qu’en tu as une Coucougnette en bouche, tu DOIS croquer la petite amande minable de la fin. C’est comme ça. Et le poulet d’enchaîner à voie basse:



    - Faites-lui dire «Jean Dujardin», ce sera Ok, OK?

     

    Fastoche. 

     

    - Allô? «Sucre d’orge?»


     - Euh ... Non.


     - ... Ah, bon? Mais... Qui est à l’appareil, je vous prie?

     

     - Euh... Vous d’abord.


     - Quoi?! Non, mais c’est quoi ce bordel? Z’êtes qui? Michel, c’est toi? Je te préviens, si c’est bien toi, je vais venir te causer, moi-même! On est des adultes, tu sais!

     

    Grimace de l’officier qui articule à voie basse:  «JEAN DUJARDIN», POINT.

    - Euh, ben... Non, c’est pas Michel... Mais là, vous, vous voulez parler à qui?

     - NON-MAIS-QUI-ÊTES-VOUS?

     

    J’en peux plus, je craque, j’avoue tout.


    John Snow, médecin du SAMU. Je viens de trouver un monsieur tout barbu comme vous décédé devant sa porte. Il doit s’agir d’un dénommé Jean Dujardin, mais je n’en ai aucune certitude. Désolé, mais je voudrais connaitre votre nom, et aussi savoir s’il s’agit bien de cette personne que vous cherchez à joindre. Pouvez-vous m’aider?

     

    - ... OH, MON DIEU! 

     

     

    Et clic, raccroche.

    Le condé est vert comme une boule de gomme et s’empare du combiné. Le gourmand ne répondra plus.

     

    On pourrait en rester là, ce serait l’histoire d’un con plus con que le pion qui viendrait de se faire gauler à coller un bout de chewing-gum insipide sous le pupitre du prof. 

     

    On pourrait. Mais bon quoi, vous savez.

     

    On discute quand même, histoire de faire un rapport salé pas trop sucré pour boucler l’affaire proprement mais sans panache.

     

    Je rédigeais le certificat officiel quand l’officier me tendit le téléphone: Le bûcheron avait rappelé et souhaitais me parler une dernière fois. A moi, et personne d’autre. Il est en pleurs.

     

    - Désolé pour tout à l’heure. J’ai réagi bêtement. Je ne vous ai pas dit merci.

    - De quoi? Je n’aime pas annoncer un décès de cette façon. Et puis j’ai été nul.

    - Non non, ça va, ce n’est pas ça... Merci de me l’avoir dit, c’est tout. Sinon, je l’aurais jamais su. Je serais passé demain ou plus tard, j’aurais vu porte close ou vendu, je sais pas... J’me serais dit... Je sais pas. C’est dur, vous savez. Alors merci, c’est tout.

     

    Puis en deux phrases sanglotées il me dit les histoires compliquées, le neveu Michel pas d’accord aussi, les envies de départ et de rester de Jean... Et qu’à son âge, on ne se pose pas les mêmes questions qu’au mien. Qu’après, pour lui et pour eux des fois, c’est plus rude que maintenant. Alors merci encore et au revoir.

     

    Et Néric, le lendemain un tantinet moqueur:



    - Bon, t’as sauvé des vies hier?


    Yep. Une et demie. Un Bûcheron et un demi Michel. Tu peux pas comprendre.

     

     

    Parce que contrairement à lui, je sais maintenant les bonbons qui valent dix chocolats.


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