• Il est des billets bien difficile à écrire, et ce pour deux raisons principales. La première et non la moindre, est qu'il m'est difficile de sortir de l'exercice du récit pour tenter d'éclaircir la lanterne des plus profanes d'entre vous sur un sujet d'actualité qui me parait brûlant tout en évitant les poncifs que je cherche à dénoncer. La seconde, plus sournoise, concerne le sujet en question qui déchaîne quelques passions. Mon point de vue sur le sujet risque donc de heurter quelques sensibilités et je m'attends à quelques commentaires salés de votre part. J'espère toutefois que la majorité d'entre vous saura tirer de mon propos quelques interrogations pertinentes nécessaires à la bonne tenue des débats à venir.

    Vous n'êtes pas sans savoir que le système de soins français est actuellement en ébullition quant à son organisation et son devenir. Il existe en effet de criantes disparités de prise en charge des patients selon les régions et les institutions dans un contexte de réductions de moyens et de -paraît-il- nécessaire refonte du réseau de santé. Des hopitaux ou cliniques ferment ou fusionnent avec ou sans l'impulsion des agences régionales de santé (ARS) et le réseau libéral de soins primaires tente non sans mal de se (re)structurer. La question des déserts médicaux passionne les politiques de tous bords. Des réponses pas forcément adaptées sont proposées et/ou adoptées, et des forces d'opposition traditionnelles ou de contre-propositions plus créatives et novatrices existent.

    J'en veux pour preuve l'exemple du club des médecins blogueurs avec l'opération "Privés de désert" qui réitère l'expérience cette année dans "Privés de MG", initiative partant de la base et cherchant à promouvoir une meilleure représentativité et une place plus centrale pour la médecine générale à l'université comme à la ville (je n'ose pas dire la campagne). Même si je ne me sens que peu concerné directement par cet aspect du problème et bien que je ne partage pas la totalité des propos de ce collectif, j'adhère cependant à l'essentiel de leur pensée. Je vous encourage d'ailleurs vivement à faire preuve de curiosité en consultant ce lien ou leurs blogs respectifs pour vous forger également une opinion (vous disposez de quelques liens utiles dans la blogroll).

    Mais il existe malheureusement des déserts médicaux encore plus arides dont personne ne parle, probablement plus par méconnaissance que par désir d'évitement.

    Ma spécialité, l'anesthésie-réanimation, est en effet assez rudement touchée par le problème sans que les foules ne s'en émeuvent. Nos effectifs sont en déclin, la moyenne d'âge des anesthésistes actuellement en exercice dépasse allègrement les 50 ans et la formation de nouveaux praticiens ne permet pas de faire face à la demande sans cesse croissante depuis maintenant plus de 20 ans. Notre situation est régulièrement éclipsée au plan médiatique par celle d'autres spécialités également en crise. Et quand d'aventure il en est fait mention, c'est à la une des journaux quand il s'agit d'évoquer les mirobolantes rémunérations de nos médecins remplaçants, considérés - à tort- comme de vulgaires profiteurs d'un système en déclin. Cette vision partielle et partisane de notre désert m'attriste profondément et ne fait qu'élever encore le mur d'incompréhension qui nous isole du reste du monde. Nous souffrons depuis toujours d'invisibilité, tant auprès des patients que de la plupart de nos confrères, et peu de gens ont une pleine conscience de notre rôle de pivot central au sein des structures de santé. Qui sait que, sans nous, toute l'activité chirurgicale s'asphyxie? Que l'essentiel des procédures de diagnostic invasif médical (fibroscopies et coloscopies, radiologie interventionnelle, pour ne parler que d'elles) ne sont plus possibles? Qui se doute qu'une pénurie prolongée d'anesthésistes engendre une fermeture d'hôpital ou de clinique plus inexorablement qu'une décision politique? 

    Que les choses soient claires: je n'ai aucune prétention ni aucun bras de levier possible sur la résolution de nos, de mes problèmes. Je ne suis qu'un simple anesthésiste-réanimateur, fraîchement diplômé et ayant choisi l'exercice en secteur public hospitalier. Après 2 années que je qualifierais d'errance en remplacemements dans diverses structures publiques et privées, j'ai juste choisi d'emprunter la voie qui me semble la moins minée. Le privé ou l'autre alternative, le remplacement, comportent à mon sens plus d'aléas ingérables. Mon avenir reste pourtant sombre et incertain malgré certains paradoxes, le principal étant qu'il m'est garanti d'avoir une activité et des revenus suffisants jusqu'à la fin de mes jours. Je ne suis donc pas à plaindre, j'en ai pleinement conscience. 

    Avant d'entrer au cœur du sujet, il faut savoir tout d'abord que l'anesthésie-réanimation est une discipline médicale relativement jeune comparée à son principal alter ego qu'est la chirurgie. Si l'anesthésie moderne apparaît à la fin du XIXe siècle, il faut attendre la seconde moitié du XXe pour considérer la spécialité comme "médicale" à part entière (entendez par là "exercée par un médecin"). L'anesthésie a été longtemps pratiquée par des auxilliaires, infirmières ou non, sous la seule responsabilité du chirurgien. Au début des années 70 s'est opéré un recrutement massif et rapide d'anesthésistes à partir essentiellement du contingent de médecins généralistes pour faire face à l'essor de la chirurgie française. Ces derniers, titulaires du CES, le premier diplôme de spécialité anesthésique, constituent encore (en 2013!) le gros de nos rangs. Ils ont vu se développer la discipline, initialement pionnière, vers sa valence actuelle de gestion de risques et de sécurité. L'évolution croissante de la technique a justifié ensuite la création de nouveaux diplômes à partir d'une formation spécifique au sein des facultés de médecine. Parallèlement la profession a subi une pression constante favorisant sa structuration. Les équipes dans les différentes institutions ont fini par essaimer en puissants syndicats nationaux qui comptent encore parmi les plus actifs de nos jours. 

    Historiquement donc, la pénurie primordiale d'anesthésistes a créé des conditions d'exercice singulier de notre art médical. Il n'existe aucune autre autre spécialité à ma connaissance où l'interchangeabilité des praticiens est la règle. Nous travaillons indifféremment au bloc, en consultation ou dans les services avec l'idée toujours en tête qu'un autre confrère prendra notre suite au cours de la prise en charge du patient. Nos compétences nous permettent d'exercer dans les unités de réanimation, du SAMU, de soins palliatifs ou de centres anti-douleur et le lendemain réintégrer l'une ou l'autre de ces unité fonctionnelles. Notre seule habitude, ancestrale, est de travailler en équipe. Imaginez un instant un monde où un patient viendrait à consulter un chirurgien qui lui ferait confiance quant à la réalisation de l'intervention sans aucune garantie sur l'identité de l'opérateur et vous aurez un aperçu de notre triste anormalité. Pire encore, alors que la relation médecin-malade évolue partout ailleurs vers une forme de contrat moral entre 2 personnes, l'anesthésie va voir son exercice encadré par un texte officiel. Si le décret de Décembre 1994, en aboutissement de notre culture de sécurité garantit effectivement nos conditions d'exercice, il se heurte toujours à la singularité de notre pratique. Notre spécialité reste pourtant à ce jour la seule dont l'exercice n'est plus conditionné par les bonnes pratiques médicales, mais par la LOI. Nos responsabilités personnelles, institutionnelles et relatives sont à partir de ce moment clairement définies, contrastant avec celles de nos co-intervenants. Les chirurgiens et médecins qui demandent notre concours jouissent curieusement de possibilités de manœuvre moins restrictives, l'obligation de sécurité leur étant moins formalisée dès lors que nous travaillons ensemble. 

    Nous ne sommes donc jamais seuls, toujours entourés d'autres anesthésistes et exerçons donc en collaboration permanente avec d'autres spécialistes. Si un secteur d'activité dans le champ de nos compétences vient à réclamer de la main d'œuvre, notre casquette de VRP multi-carte nous permet de colmater rapidement les brèches. Depuis près de 30 ans maintenant, les réanimations de France ont vu leurs postes délaissés par d'autres spécialistes (qui jugeaient l'exercice trop contraignant?) acceptés par les gaziers (notre petit nom). Mais il apparaît aujourd'hui de nouveaux secteurs abandonnés, et c'est nouveau: les blocs opératoires, le cœur même de notre métier. Pourquoi?

    Premièrement et ce n'est une découverte pour personne, le recrutement au sein de la filière a été de tous temps insuffisant. Nos effectifs bien que croissants n'absorbent pas la demande. Si l'accroissement de l'activité chirurgicale, prévisible, a été (timidement, certes, mais) assez tôt pris en compte, l'avidité des disciplines médicales vis-à-vis de notre spécialité n'a clairement pas été anticipée. L'anesthésie devient un passage obligé en endoscopie digestive, respiratoire, en médecine cardio-vasculaire, neurologie, radiologie interventionnelle. Dans ce contexte d'augmentation des besoins et de contraction des moyens humains, les unités tendent donc naturellement vers le regroupement. La polyvalence, atout initial de la profession, devient au final un handicap lorsqu' elle est subie: comment manifester un quelconque intérêt vis-à-vis d'un secteur de la spécialité quand il faut sans cesse jouer les pompiers ailleurs? L'instabilité générée engendre une dislocation des équipes et de l'esprit qui pouvait y subsister, principal garant de la sécurité (bien que non garanti par la loi, pour le coup) que nous défendons. Quelles sont donc les mesures prises pour faire face à cette pénurie?

    De la part des autorités de santé, les efforts sont timides. Le recrutement longtemps bridé s'est accentué brutalement depuis 5 ans mais les meilleures estimations parlent d'un retour à un effectif stabilisé courant 2020. L'époque étant clairement à une économie de moyens, les fermetures induites des petites structures ne sont pas empêchées par de sérieuses mesures incitatives à l'installation qui pourraient exister notamment chez les généralistes. Les directions hospitalières tentent pourtant de faire face à l'urgence en maintenant leur programmes opératoires coûte que coûte: bien souvent leur seule solution demeure le recours au remplacement médical. Cette option purement palliative se généralise de plus en plus et entraîne une accélération indirecte du processus de dégradation du système. Pour quelles raisons?

    La première est inhérente à la particularité de notre spécialité: nous étions interchangeables, nous le demeurons. La solution du remplacement s'impose dès lors comme la plus naturelle, le remplaçant isolé s'intègre tout naturellement dans une équipe en place. Le problème devient tout autre quand l'équipe devient en majorité constituée d'intérimaires: la précarité est alors institutionnalisée et le poids des responsabilités des titulaires devient trop lourde pour être assumée par eux seuls. l'institution ne s'en remet plus qu'à la seule loi, dernier rempart minimaliste de la sécurité pour les patients.

    Et le phénomène tend à s'accélérer. Dans le privé les cliniques se regroupent, les vieux anesthésistes ne s'impliquent pas (et je peux le comprendre) dans de nouvelles structures quand ils leur reste si peu de temps avant la retraite. En public la précarité de l'avenir des hôpitaux malgré les investissements faramineux parfois consentis n'envoient pas de signaux d'avenir très favorables aux éventuels candidats à l'installation. La précarité est donc partout de mise, et nombre de mes collègues préfèrent désormais opter en tout ou partie pour celle qui offre le plus de libertés, celle vers laquelle nous pousse finalement la dérive du système de santé: la précarité choisie de l'intérim médical. 

    Car voilà le paradoxe essentiel de notre situation ubuesque: un anesthésiste remplaçant, donc a priori en situation de travail précaire, a aujourd'hui une vision de son avenir à cinq ans plus précise que n'importe quel autre de ses confrères installés. Rien ne sert donc à mon avis de tirer sur l'ambulance. Le remplaçant n'est que le symptôme d'un mal plus profond largement sous-estimé dont on tarde à dresser un bilan honnête, tout le système étant complice: les établissements de santé qui abusent de l'intérim le font pour maintenir l'activité sous peine de fermeture et les pouvoirs publics ferment les yeux pour ne pas à avoir à revoir en profondeur l'origine du mal. 

    En médecine, nous avons coutume de dire que traiter la maladie en agissant sur ses symptômes plutôt que sur sa cause est une mauvaise façon de faire. Que dire alors de la prise en charge actuelle du problème de l'anesthésie en France?

    Je vous l'ai dit, je n'ai aucune solution. Mais ne serait-il pas judicieux de prendre déjà la pleine mesure du problème? Personnellement, j'ai dû faire un choix dans l'incertitude. La voie aque j'emprunte semble à première vue peu favorable, celle de l'engagement pour le service public. Qu'on ne s'y méprenne pas, il s'agit plus d'un pari de ma part sur l'avenir que d'un véritable sacerdoce. Même si mon statut est financièrement le moins avantageux de tous, il présente toujours certaines garanties et la loi protège encore mes conditions d'exercice. Nous embauchons des remplaçants mais mon équipe est stable bien que de taille modeste, mon établissement présente à ce que j'en sais une comptabilité saine. Sa taille critique lui garantit à mes yeux une survie suffisante pour me permettre de faire le point le cas échéant. Sans compter mon principal atout: ma jeunesse et le pouvoir qu'elle m'accorde de pouvoir me tromper.

    Car oui, je peux me tromper. Et si je m'en rends compte un jour, je saurais quoi faire: démissionner et accepter moi aussi mon salaire de la peur. Mais vous, dans tout ça, où en serez-vous? Toujours endormis par des anesthésistes suffisamments formés? Suffisamment nombreux pour travailler en sécurité? Qui seront toujours capables de limiter les risques que vous encourrez malgré l'achat croissant de leur silence? Et plus important: la loi vous protègera-t-elle encore?

    Moi, j'avoue que j'en sais foutrement rien.

     

     

     

     

     


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  • Debout sous la marquise de béton terne, je marque une pause. La lumière du jour, pourtant grise et pâle, inonde le parvis et m'agresse la prunelle. Mes vêtements froissés me pèsent, la pluie s'abat en douces rafales sur le grès mouillé devant moi. J'ai froid, j'ai peu dormi mais la garde se termine, enfin. Sourcils froncés, je relève mon col. J'aurais dû prendre un parapluie, l'autre matin tôt. J'aurais dû prévoir. Pourquoi ne l'ai-je pas fait? Journée pourrie... La météo l'avait poutant dit, hier. Avant-hier?

    Je ne sais plus, qu'importe.

    Derrière moi, le blockhaus de la maternité et ses zombies des vingt-quatre heures passées. Devant moi, c'est dehors et maintenant. Le monde vivant et grouillant des matinaux pressés qui dorment la nuit. Ceux qui, dans leur course effrenée vers leur avenir certain, me bousculent déjà l'esprit à défaut du corps. Ceux qui vont vite, trop. Qui parlent trop fort, même quand ils se taisent.

    Les autres.

    Je n'ai pas très envie, mais va bien falloir s'y résoudre: faut que j'y aille. Machinalement je relève cette boucle sombre qui me traverse l'oeil. Je me sens la tête grasse d'avoir porté le bonnet toute la nuit. Confinée, même. Chiffonnée. Pleine, sale. Poisseuse. Me faut la laver maintenant, l'aérer. Maintenant, tant que mes jambes me portent encore. 

    Respire. Go.

    Planté sur le paillasson de la boutique, l'eau finit de ruisseler à travers mes cils en un goutte-à-goutte régulier et pénétrant. Il fait bon, ici. Je n'ai pas froid. Ça sent la peau cuite et le noyau de pêche artificiel. La radio chante à qui veut l'entendre, visiblement personne. Y'a pas foule mais elles sont là toutes les deux, la brune et la blonde. Ouf.

    La brune, la mouche d'enfer. Celle qui cancane sur tout avec tout le monde, tout le temps. En bossant, hein. Et toujours bien. Jamais trop courts ni trop longs, sans jamais faire mal. Mais avec les doigts mous, c'est con. J'aime pas les doigts mous.

    - Bonjour! En cœur, toutes les deux.

    Et la blonde, plus discrète, moins en formes. Cheveux raides, fausse laconique mais pas bégueule. Celle qui ponctue la brune en sourires approbateurs. La blonde aux doigts d'or.

    - Dans dix minutes, ça vous va? Me lance la brune. Qui s'occupera de vous, aujourd'hui? 

    Blonde ou brune? Sourires. 

    Je sais pas, mon cerveau hésite. Enfin en apparence, car au fond de moi je sais bien ce que je suis venu chercher. Les filles échangent un regard complice, elles savent aussi. Petits hochements de tête furtifs. Peu importe ma réponse, elles se sont déjà mises d'accord.

    - Venez, me dit la blonde. Asseyez-vous là, comme d'habitude. Je n'en ai plus pour longtemps.

    Le cul calé dans ce fauteuil de cuir rouge et la tête droite dans le lavabo fendu, je les observe. La brune pépie sur la mode des jeunes de maintenant en gestes savamment ordonnés. Elle tartine de longs papiers d'alu gluants, ça m'amuse. La bourgeoise piégée semble pourtant acquiescer en balancements étudiés de son talon aiguille. Derrière elles, une ado sans âge, cheveu sec et dents métalliques, visiblement la fille de la bêcheuse, attend sur le qui-vive perdue entre l'enfance qu'elle quitte à regrets et l'adulte qu'elle dévisage avec envie. Elle paraît d'accord, mais pas d'accord. Dans mes oreilles, la énième reprise électronique d'un Goldman éculé émerge par moments de derrière le pénible chuintement du sèche-cheveux.

    Je comprends rien.

    Ça bouge et cause rapidement mais trop fluide, sans jamais se percuter. Les gestes, les paroles, les rires... Tout s'articule imperceptiblement, mais sans moi. C'est beau, bien sûr. Mais c'est trop. La blonde me surveille du coin de l'oeil, discrètement. Elle me guette.

    Doucement je ferme les yeux. Ça va. Les voix s'éloignent, finissent par se mêler au brouhaha de la bande FM et au vacarme des marteaux-piqueurs. Le bruissement général devient continu et brouillon. Les mots deviennent des sons et les sons roulent au fond de ma caboche. Curieusement, je suis bien. 

    Le monde tourne sans moi.

    Je soupire, je coule, je fonds. Midi s'avance, indolent. Tout va bien.

    - On y va? 

    J'étais assoupi, il a pourtant fallu que je me lève d'un bond. Comme ça, dans la première inspiration. Mais cela ne l'a pas effrayée. Je crois bien qu'elle me connait, depuis le temps.

    - La nuit a été dure, j'imagine. Allez... Asseyez-vous, maintenant.

    Je grogne un truc... Dans ma tête les mots s'enchaînent mais une fois dans ma bouche ils s'entrechoquent. On jurerait que j'ai bu mais non, promis. L'aphasie de Broca des lendemains de garde me gagne, je le vois. Ma réplique passe-partout est morte avant d'être née. Il ne me reste plus qu'à sourire bêtement. 

    - Pas trop froid, ça va?

    Grave, si. Mais je la laisse faire, je m'en fous. Elle a raison, je le sais. Sous le clapotis du mitigeur ses doigts fins et agiles œuvrent déjà sur mon crâne coupable. Oh timidement, d'abord. Mais vifs et bien fermes, dès le départ. Ma mâchoire se désoude, dieu qu'elle était crispée. Les images défilent en flashes successifs. Exit les cris les larmes, les joies les peurs, les corps nus s'enchainent en un flot continu. Ses mains lestes défouraillent mon cuir tendu. Mon front se plisse, arrêt sur images.

    Ce fœtus mort, pas comme d'habitude. Trop mou trop gros, qui pue peut-être. Coincé là, juste retenu par l'indécence. Ces mots qui sortent avant qu'on les regrette. J'ai mal, maintenant. Qu'est-ce qu'elle fout, pourquoi elle insiste? Ses pouces me labourent le vertex, lancinants. Arrête, stop!

    Non, ça va mieux. Les gouttes ont coulé dans leur cage de plastique et nous fermons l'œil, tranquille. Les bruits ont suivi, les mots et les images aussi.

    Y'a des secrets que seul je garde.

    C'est l'occiput qui déguste maintenant du reste, je respire. On est passé à autre chose, c'est mieux. Je sens la mousse tomber en paquets épais au fond du lavabo.

    - On passe au salon?

    Le cliquetis des lames d'acier me berce. Les touffes dézinguées roulent sur le vinyle noir de mon pardessus pour finalement mourir au sol en grappes feutrées. Mon cœur bat, sourd et régulier. Si j'en avais le courage d'ailleurs, je pense même que je pourrais l'entendre. Trop près, encore. Trop dur, toujours.

    - Et si on retournait au bac?

    Et comment, qu'on y retourne. Ma jungle s'est éclaircie, les doigts sont chauds et y'a encore du boulot. Même si elle se doute un peu, elle imagine pas à quel point j'ai besoin. Pas que pour le plaisir ou pour les p'tits ch'veux, hein. Vital, le besoin.

    - Pas trop chaud, ça va?

    Grave si. Mais je m'en fous, c'est bon. De toutes façons, je suis déjà parti. Ses paumes grandes ouvertes me dépoitraillent le caillou. Ça tire sec dans les grandes largeurs et pourtant j'ai pas mal. L'écume chaude s'insinue dans mon cou, je frissonne. Les flashes, toujours. Cambrée sur ma trogne, je la sens qui m'arrache maintenant des poignées entières de souvenirs. Le souffle continu du robinet se mêle à la respiration ténue de la fille en noir de la veille. J'ai la gueule en vrac, mes traits se tirent.

    La ouate immaculée s'imbibe de rouge un peu trop vite à mon goût. Barrant son sexe, une frêle jambe de porcelaine semble s'être arrêtée. Les effluves métalliques du sang se répandent, signant une délivrance qui n'en est pas une parce que merde... Trop tôt! Beaucoup trôt tôt. Nos airs se brassent, nos pensées aussi. Les yeux se ferment sans bruit, la torpeur gagne. Une longue trace rouge grenat file vers le bloc avec ces vies qui s'en vont. Ses ongles m'enserrent, à présent. Je n'expire plus. Les cris s'estompent, les tubulures jouent leur partition. Tout est calme, rien ne bouge. Seul le pédiatre mutique devra crever le voile. Vivra, vivra pas? Putain que c'est petit, dieu que c'est tôt. Ou tard, je ne sais plus. Un mouvement, un seul. Même un petit, ça suffira. Une expiration, lente. Suivie d'une inspiration profonde et brutale... Ça y est. Les doigts me relâchent, je retombe épuisé. Vivra, finalement. Vivra.

    Mais pour combien de temps?

    Voilà que tinte la clochette et que la porte s'ouvre, enfin. L'air s'emplit de fraîcheur, la pluie a cessé. Dans le haut-parleur Camille bourdonne, tranquille.

    - ... Ah, la la. Je pourrais rester sous l'eau comme ça pendant des heures, qu'elle me dit.

    Et moi donc, Eh. Sourire fatigué.

    Debout devant le comptoir, je lisse mes sourcils humides. Dehors les travaux se sont tus, c'est la pause déjeuner. Un rayon de soleil daigne percer la masse sombre des nuages. Je peux remettre ma veste collante. Les hirondelles trissent, mon lit m'attend et mes filles doivent être dans la cour.

    - On parlera plus, la prochaine fois!

    Je souris, elle aussi. Je crois qu'on s'est compris. On parlera plus, clairement. Mieux même, enfin peut-être. Mais certainement pas de cette fois où elle est passée entre mes mains, ça c'est sûr.

    Y'a des secrets que seul je garde. 

     

     

     


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  • C'était chez moi, un soir de décembre, il y a quelques années. Le premier opus d'une longue série de décembres qui depuis n'en finissent pas de se suivre, encore et encore.

    Ce soir-là comme tant d'autres soirs à cette époque, le froid tombait comme une massue avec la nuit sombre de l'hiver approchant. Un épais brouillard s'accrochait aux branches des fruitiers du jardin. Le vent glacial du nord frappait les murs de pierre de la maison en violentes bourrasques. Aux carreaux de la cuisine venait mourir la vapeur chuintante et parfumée du pot-au-feu familial en cours de préparation. Le feu crépitait dans l'âtre du salon.

    On était bien, juste bien.

    Ce soir-là chez moi comme tant d'autres partout ailleurs, c'était la course au repas du soir.

    Ma femme terminait sa journée de travail en éventrant son énième potiron tandis que les filles chahutaient autour de la table en d'interminables poursuites glapissantes. Je rentrais souvent tard, en ce temps-là. À peine le temps de poser mon bagage. Pas le moment de souffler. Fallait prendre le train en marche, le train épuisant du quotidien.

    Nous allions passer à table, ce fameux soir, quand le téléphone se mit à sonner. Les gamines, joues rouges et gorges déployées, battaient de concert le rappel de la soupe imminente. Leur mère donnait l'estocade à la courge. Cet enculé de chat en profitait pour griffer la paille des chaises dans l'indifférence générale. Je décrochai sans ciller, tant cette ambiance nous était coutumière. Et m'éclipsai rapidement sans prêter plus attention aux enfants. 

    Merde je le savais, quoi.

    Les accidents domestiques, ça n'arrive pas qu'aux autres.

    Je ne sais même pas pourquoi je suis revenu quelques instants plus tard le combiné toujours vissé à l'oreille. Le brutal silence, fatalement inhabituel? Ai-je deviné les étranges soubresauts de la petite sous le regard héberlué de sa soeur? La chance, tout simplement? Et pourquoi n'ai-je pas daigné lâcher l'appareil en désobstruant sa gorge comme ça, machinalement, comme au bloc opératoire quand un truc, un machin quelconque vient couper ce foutu courant d'air vital? Mais mains n'ont même pas tremblé. Pourquoi? Comment est-ce possible?

    Ma tête n'a pas réalisé sur le coup en regardant bêtement ce bout de jambon à peine mâchouillé. Même pas aux cris de mon épouse se précipitant vers ce petit corps qui rosit alors en se mettant à pleurer.

    Non.

    C'est quand ma femme m'a collé sous le pif son cadeau, sa putain de cicatrice au poignet, que j'ai finalement percuté. Non mais quel con. Ma tête était vraiment ailleurs, ce soir-là. Elle a mis un sacré bout de temps pour accrocher les wagons. Heureusement que mes mains n'avaient pas quitté le boulot. J'en reviens toujours pas. Comment tout ça a bien pu m'arriver?

    À moi, moi qui était pourtant si vigilant?

    Un an plus tôt, presque jour pour jour.

    Une garde de SAMU, un soir au froid piquant tout pareil.

    Je m'étais arrangé pour que ma grande puisse enfin approcher l'hélico. C'était un peu comme son cadeau de Noël en avance, voyez. On n'a même pas eu le temps de se faire un bisou. À peine croisés sur la route, tout juste un appel de phares. Quel dommage.

    Le bleu des gyros zébrait l'or et l'argent des flocons électriques perchés à chaque carrefour. La bagnole filait à tombeau ouvert dans la nuit verglacée, j'avais peur. Peur du rodéo qu'on s'imposait. Peur de traîner trop sur la route, de perdre les précieuses premières minutes. Peur de ce que j'allais trouver au bout du chemin, c'était ma première.

    Une urgence comme jamais, un gamin qui avait avalé de traviole. Un gamin gros comme mon poussin à moi dont je venais d'apercevoir la trace de menotte sur le givre d'un carreau furtif.

    Ma tête n'a pas non plus compris grand-chose, cette fois-là. Dès le départ. Heureusement que mes mains étaient déjà bien là, elles. Ça s'est passé tellement vite...

    Je me souviens de l'arrêt cardiaque de deux minutes avant notre arrivée, enfin, selon les pompiers. Des nouilles fumantes sur la table basse du salon. Du Karaoké de Nagui en fond sonore. Des deux parents à qui j'ai même pas causé en arrivant, là-bas dans la cuisine, abasourdis. Du pougnac gluant, rond et lisse, délogé sans aucune peine à la Magill, tellement trop fastoche... Belle ironie du sort. De la voix nasillarde du défibrillateur qui n'en démordait pas de ne rien faire sur ce rythme désespérément plat. De l'hypotonie calme de cette poupée gris-bleu aux pupilles trop larges. De l'adré, et encore de l'adré, et comment c'est possible d'ailleurs, normalement y'a pas besoin, hein, d'adré pour faire repartir les petits cœurs d'enfants. Suffit de reventiler et pifpof, c'est tout guéri, les arrêts des petits cœurs d'enfants. Et toi tu vas repartir, hein, saloperie de petit cœur d'enfant? Hein? S'il te plaît... Allez, sois gentil...

    Pi c'était reparti, je saurais même pas trop dire comment, après une séquence obscure absolument pas inscrite dans les manuels.

     

    - Il... Il est mort?

    Qu'elle m'avait bredouillé , cette mère, effondrée dans les serviettes de bain.

    - Je sais pas mais le cœur bat, maintenant.

    Que j'ai dû bafouiller en guise de réponse triomphante, si j'en crois mes souvenirs confus. Fallait qu'on reparte à tombeau ouvert avec ce petit corps inerte.

    J'ai pas pris le temps de savoir s'ils réalisaient, ces parents. Vingt minutes auparavant, leur bout de chou beuglait et gesticulait comme à l'accoutumée. Vingt minutes plus tard, ploc. Un morceau de chiffon mou dans lequel je venais de planter un tuyau.

    Je me souviens avoir pleuré secrètement quand ma tête a tenté de se poser après coup, ce soir-là. Quand mes mains se sont mises à trembler finalement, en décrochant ce putain de téléphone. Et que c'était ma femme, à l'autre bout du fil. 

    Qui venait de se casser la gueule dans l'escalier avec ma fille, ma propre fille dans les bras.

    Y'a pas eu moyen de réaliser, à ce moment-là. Pas pris le temps de poser son bagage ou de souffler deux minutes. Fallait prendre le train quotidien du SMUR et filer droit à la maison. 

     Evidemment qu'il n'y avait rien de grave, au logis. Mon bébé dormait déjà toute rose dans son lit le temps qu'on déboule. Juste une belle estafilade qui reste  désormais indélébile sur le poignet de ma femme.

    Pour pas que ma tête oublie, à défaut de réaliser.

    Elle qui a mis tant de temps à comprendre, ce lendemain matin d'hiver, ce que signifiait ce bal d'hélicoptères qui emportaient, traîneaux modernes, des morceaux vivants de poussin crevé aux quatre coins du pays.

    Heureusement qu'il existe des parents dont la tête marche malgré la peine, dans ces cas-là. La mienne à leur place n'aurait probablement pas pensé à vouloir faire de si beaux cadeaux à des enfants trop sages.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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  • C'était un soir d'automne sur une petite route dans la campagne de France. Le ciel était clair, le vent chaud poussait en larges grappes les nuages d'altitude vers les rayons roses du soleil couchant. Un temps superbe pour une invitation au voyage. Une visibilité si parfaite qu'on aurait pu deviner la mer au bout du chemin.

    Incompréhensible.

    Le ruban d'asphalte filait droit vers un bosquet. L'éclat bleu métal des gyrophares agglutinés trahissait maintenant la présence des véhicules SMUR massés à la sortie du virage. Sans bruit. Pas de sirènes hurlantes. Nul besoin, d'ailleurs. Personne ne circule sur cette route isolée.

    Fin du rêve.

    Uniformes bleus, blancs et rouges en proportions égales. Plusieurs corps étendus dans un fossé, fauchés au cours d'une promenade par un véhicule inconnu. Découverts de façon fortuite par d'infortunés autochtones. Abandonnés à leur triste sort depuis un temps indéterminé par un fuyard anonyme. Plusieurs heures au moins, à attendre sagement dans leur lit vert et les pieds dans les glaïeuls.

    Perte de chance manifeste.

    Dans l'agitation ambiante, on eût pu ne point remarquer l'arrivée incongrue de cette fourgonnette cabossée à proximité immédiate des lieux du drame ou la présence muette de cet homme, prostré et hagard, seul contemplateur de ce si funeste spectacle.

    Il déclarera -on le saura plus tard- avoir cru percuter un animal dans un moment d'égarement. Ou roulé sur un nid de poule. A bien y réfléchir, peut-être un gros caillou. Mais une fois rendu à son domicile, le doute s'est imposé devant tant de tôle froissée. Un doute tenace, lancinant. Grandissant avec l'amnésie des faits qui semblait s'installer. Un doute si prégnant qu'il avait fallu dissiper en revenant, certes tardivement, sur les lieux du drame.

    Mensonges ou vérité? Petits arrangements de conscience, oubli imaginaire?

    Je me suis longtemps posé ces questions, comme pas mal de gens. Il y eut beaucoup de passions déchaînées autour de cette histoire. Beaucoup de jugements, aussi. Hâtifs ou argumentés. Je n'ai de mon côté jamais vraiment su quoi penser devant tant d'énormités jusqu'à ce fameux jour.

    Ma troisième garde de vingt-quatre heures en une semaine.

    Un faux rythme, pas de réelles urgences. Mais pas le temps de se poser non plus. La maternité dans son plus bel exercice, juste une myriade de petits feux à éteindre de-ci de-là. Depuis déjà quatre jours.

    Je suis fatigué. J'enchaîne les gestes techniques sans plus vraiment m'en rendre compte. Les naissances se succèdent à une cadence effrénée. Tout se fait de façon mécanique. J'ai pas mangé. La routine.

    Jusqu'au drame.

     

    - Le travail n'avance plus, le rythme du bébé ralentit par moments. Rien de grave pour l'instant, mais bon. Tu sais John, on a un antécédent de césarienne, là. Alors nous allons devoir y retourner bon gré mal gré. Tu penses que nous pouvons passer au bloc maintenant? C'est calme, donc probablement le meilleur moment...

    - Attends, Marie. J'ai entendu parler d'une entrée. Une fille, une histoire d'utérus multi-cicatriciel qui viendrait d'arriver aux urgences. Probablement en travail. Tu ne voudrais pas jeter un coup d'œil avant, juste au cas où? Il faudra peut-être la faire aussi, cette césarienne. Et ça me laisse le temps de mettre une péridurale à ta première dame. Une fois calmée, qui sait... Le travail aura peut-être progressé un peu? La péri de la dernière chance? Qu'en penses-tu?

    - ... Ça marche, on fait comme ça.

     

    Toujours rien de grave, d'inhabituel.

    Juste deux futures mères anonymes en zone grise, dans le maelstrom d'une maternité quelconque. J'ai faim. Deux femmes dont la situation doit être éclaircie rapidement. Le quotidien. Et mon cerveau qui tourne en circuit fermé, la fatigue aidant.

    J'explique comme je peux la situation à cette femme d'origine étrangère. Elle comprend mal, comme son époux. Et la douleur brouille les esprits. Malgré ses réticences initiales, elle abdique finalement. Poussée par le temps, le fait qu'ils voient tous deux clairement que les choses n'évoluent pas dans le bon sens, elle consent à me présenter son dos. J'entends dire aussi qu'il faut césariser la patiente des urgences sans délai. Bruits de couloir. Agitation feutrée. Et ma péridurale n'est toujours pas posée. Merde. J'ai perdu un temps précieux. 

     Le décor est planté.

    Je dois rattraper les longues minutes perdues en palabres. Mon geste est sûr, rapide. Mes sensations sont bonnes. Une péridurale sans histoires. À tel point que je laisse partir l'infirmière anesthésiste préparer la suite des réjouissances avant d'avoir terminé. À tel point que je hâte les fastidieux tests de sécurité indispensables. Je reste seul avec l'étudiante sage-femme à règler les derniers détails. Tout va bien, madame ne souffre même déjà plus.

    Problème règlé. En apparence, seulement. 

    La parturiente tarde maintenant à se rallonger. D'une oreille distraite, j'entends l'étudiante insister pour qu'elle s'exécute. La porte s'ouvre, l'obstétricienne apparaît.

     

    - Nous sommes prêts, c'est quand tu veux. 

    - ... Attends, deux secondes. 

     

    Tu parles, deux secondes.

    Agacé, je lâche ma seringue pour empoigner la fille et hâter son quart de tour. Mais en manipulant ces jambes étrangement flasques, un frisson me parcourt l'échine.

    Elle est paralysée.

    C'est beaucoup trop tôt. Trop fort. Pas à cette dose ridicule. Impossible... C'est une rachianesthésie, pas une péridurale...

    Vite, la seringue.

    Combien? Trop. Beaucoup trop pour une rachianesthésie classique. 

    Vite.

    Le scope? Jusqu'ici tout va bien. De combien de temps je dispose? J'en sais foutre rien, merde. C'est la première fois que ca m'arrive, une rachianesthésie totale. Jamais vu, jamais fait. Rarissime. Mais si tel est le cas, la paralysie va rapidement gagner du terrain. Sans douleur aucune, certes. Mais toujours consciente. L'horreur, quoi. Je ne dispose que de quelques minutes... Secondes? Avant que la dame ne cesse de respirer. Enfin si c'est bien ça. Comment en être certain avant l'asphyxie?

     Fait chier.

    Elle ne bouge déja plus les bras.

    Vite.

     

    - Bon alors? Tu viens? Faut plus traîner. Elle est à sept centimètres, et...

    - Changement de programme, Marie. On passe CETTE dame en césarienne, Avant la tienne. Maintenant. Tout de suite.

     

    En une poignée de secondes, tout a basculé. Par ma faute.

    Il a fallu s'organiser. Improviser. Innover. S'excuser. Expliquer. J'aurais bien aimé prendre le temps de manger. De parler. Ou de pleurer un grand coup. D'arrêter la montre, quoi. Mais pas moyen. Il a fallu terminer cette foutue saloperie de garde. Remettre des péridurales à d'autres femmes sans histoires. Comme si de rien n'était. Et gérer de nouvelles merdes. Encore et encore. Jusqu'au coup de carillon final.

    J'ai fait une erreur, une putain d'énorme erreur.

    Une erreur qui aurait pu être fatale pour une patiente... Dont vous avez peut-être déjà trouvé quelques causes possibles à la lecture de ce texte pourtant déjà bien expurgé. A défaut d'excuses, je me suis trouvé quantité de fautes potentielles: j'ai repassé le film de cette journée dans ma tête cent fois depuis. Ce moment, je le revis parfois encore aujourd'hui en injectant le produit salvateur d'une péridurale anodine.

    J'aurais aimé dire aussi que si je m'en suis sorti cette fois là, c'est parce que j'ai su rapidement prendre la bonne décision une fois le mal découvert. J'aimerais tellement. Sur ce point également j'émets de fortes réserves.

    La vérité, c'est que je n'en sais rien.

    Peut-être que j'étais bien luné, ce jour maudit. Peut-être que l'histoire du chauffard de la forêt est restée profondément ancrée en moi. Peut-être que tout simplement ce n'était pas le jour de mon jugement dernier. Néanmoins je reste lucide. Dans une journée de travail standard, je prends une foule de micro-décisions en apparence anodines. Parfois je m'impose, quelquefois je m'oppose. Mais en fait souvent je laisse faire, par silence complice ou aveuglement coupable. Il est possible qu'un jour prochain dans de pareilles conditions je ferais preuve de plus de lâcheté.

    Qui sait?

    Des erreurs de ce type j'en ai fait d'autres depuis, heureusement pour l'instant sans conséquences graves. Combien? Suffisamment déjà pour être persuadé qu'elles jalonneront ma vie professionnelle jusquà son terme. Quand bien même je ferais tout mon possible pour les éviter. Parallèlement, il est fort probable que je me retrouve un jour en position de devoir justifier certains de mes choix aux conséquences mortelles. Même si je pense ne pas avoir été en faute. Les statistiques sont formelles. Et les statistiques ne mentent pas: malgré mon jeune âge, j'ai déjà mon petit dossier fatal qui attend sagement l'ouverture d'une hypothétique instruction.

    C'est la vie.

    Or l'erreur fait partie de moi, elle me colle à la peau. J'en suis maintenant pleinement conscient. Je tente de faire avec. C'est mon diable au corps bien à moi que j'essaie de dompter jour après jour à défaut de pouvoir l'anéantir. A tâtons. Car malheureusement, cela ne s'apprend guère. La lutte contre l'erreur prend souvent des allures de Sainte Inquisition. C'est triste.

    Pire encore: je pense que le commun des mortels n'est guère prêt à entendre ce genre de propos. Il n'y a qu'à voir certaines réactions proprement inadaptées pour s'en convaincre.

    Si vous en doutez, faites-donc le test. Demandez-donc à votre entourage ce qu'il aurait fait, ce fameux soir d'automne sur cette petite route, dans la campagne de France.

    Sans tenter de juger.


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  • C'est jamais facile.

    J'arrive toujours comme un cheveu sur la soupe, dans ce genre de situation. Même quand la partition est parfaite et qu'on a pris les bons gants. Même quand on a mis le temps nécessaire et suffisant. Même quand j'ai pu, ô miracle, appréhender le contexte à la consultation quelques jours auparavant.

    Un fœticide pour une interruption médicalisée de grossesse, On peut pas dire que ce soit le pied.

    C'est jamais facile pour les couples.

     Mais pour moi non plus, faut avouer. Car c'est bien moi qui ouvre le bal des vampires avec la sainte péridurale. Même si les autres viennent faire leur sale boulot, c'est encore moi qui prépare la mixture infâme pour alléger la peine. Puis quand vient l'obscène attente, si longue, si terrible, c'est toujours moi qui veille au grain. Et enfin quand arrive l'heure dernière où le drame se joue, c'est encore moi qui dois faire en sorte que l'horreur ne soit pas pire. Parce que oui, ça peut toujours être pire.

    Et en toute discrétion, s'iou plaît. Propre, clean. Sans bavures. Quitte à rogner les entournures.

    C'est pas vraiment facile de faire propre dans ces conditions. Et on en prend vite plein la gueule pour pas un rond.

    Surtout un week-end, quand je suis seul et que les autres heureuses ont décidé d'accoucher en toute innocence à côté. Pauvres inconscientes. On n’est pas tranquille, certes. Mais va savoir pourquoi on redoute toujours la sonnerie du téléphone dans ces moments particuliers.

    Sans doute parce que cette fois non plus, ça n'a pas loupé.

    Au bout du fil, le médecin de garde des soins palliatifs. Il ne me cherche jamais, celui-là, d’habitude. Qu’est-ce qu’il me veut ? Doit être sérieusement emmerdé pour vouloir me dénicher un samedi.

    -          Écoute, on ne s'en sort plus. Ce patient en quatrième ligne de traitement par chimio avec toutes ces boules dans la tête, il n’en finit plus de convulser. On a déjà essayé ça et ça, mais ça n’a pas suffi. Puis on a bien ajouté ça plus ça, mais là non plus ça n’a pas marché. Hier encore on a bien tenté de faire un de vos trucs à vous, les anesthésistes, sur les conseils de ton collègue. Ca a marché, un temps. Et aujourd’hui, rebelote. Ca va faire quinze jours que ça dure. L’en a plus pour longtemps, tu sais. Mais c’est vraiment moche et on ne sait plus quoi faire. T’aurais pas une autre idée, toi ? Ou un conseil ?

    -          … Je réfléchis, je te rappelle.

     

    Bien sûr que j’ai une idée, c’est mon job d'avoir ce genre d'idées dans ce genre de merdier. Mais bon, faut pas pousser.

    Quinze jours.

    C’est fâcheux.

    D’autant que je le connais bien, ce patient, en fait. Même si je ne l’ai jamais vu. Des semaines qu’on en cause à l’internat, une histoire terrible. J’ai suivi le fil pas à pas, de loin en loin. Entre la poire et le dessert. En spectateur dubitatif. En commentateur distant.

    Mais maintenant c’est là, on me demande de faire quelque chose. D’être créatif.

    Alors que j’ai ma partoche perso qui se joue dans la salle de naissance en ce moment même… La première valse a bien été jouée mais dans ma tourmente à moi, voilà l’œil du cyclone. Fin du premier mouvement, c’est l’entracte. On attend les premières secousses qui signeront la fin du thème. Je dois pas rater l’entrée en scène. Pi j’ai déjà pas franchement le droit de m’éloigner de ma maternité, en temps normal. Pas le moment de faiblir. Si près du but.

    Quinze jours. Deux semaines. C’est foutrement long, deux semaines. Je soupire.

    Allez, c’est vite fait. Je vais juste jeter un rapide coup d’œil, pour me faire une idée. Pour réfléchir. Je prends quand même le petit flacon jaune, juste au cas où.

    En arrivant sur place, j’ai bien vu que je n’étais pas le seul à soupirer ce jour là.

    Un lit. Un bien grand lit pour une si petite chose, édentée et chauve, recroquevillée sur son funeste sort dans d’imperceptibles soubresauts. A côté, étendue sur la table, l’immensité de la médecine impuissante en seringues inutiles et fioles dérisoires. Et devant ce triste bordel deux blouses blanches, circonspectes, aux tempes grises et à la mine abattue. Je me revois encore, perplexe, écouter la longue litanie monocorde de circonstance tout en tripatouillant discrètement mon petit secret de verre.

    -          Et vous avez pensé à essayer la petite poudre, à un moment ? Parce que là, franchement…

    -          Oui, bien sûr. On la dit bien efficace, cette poudre. Personnellement, je ne l’ai jamais utilisée. Ce serait pas mal, mais apparemment il est assez difficile de s’en procurer. Nous avons passé commande auprès de la pharmacie, nous en disposerons d’ici à une semaine.

    Une semaine de plus? Je te jure.

    -          Tenez, la voilà, dis-je à l’infirmière qui se ranime d’un coup à la vue du sésame ancestral.

    -          Enfin les choses sérieuses ! Qu’elle ajoute en filant préparer la potion avec cette voix de rogomme qu’ont ces vieilles rombières séculaires au cuir si épais.

    Je suis gêné. Je le connais à peine, ce médecin.

    -          Vous êtes bien certains de vouloir tenter le coup ? Parce qu’il va y avoir une apnée transitoire. Qui peut être longue. Et qu’il faudra probablement respecter, à mon sens.

    -          ... Longue, vraiment ?

    -          Assez. Suffisamment. Êtes-vous prêts, vraiment ?

    -          … On n’a plus tellement le choix. Vas-y.

    Il est terrible, cet instant qui suit. Surtout quand ce satané téléphone sonne.

    -          Ça y est, John. Elle a expulsé. Ça saigne un peu. Tu en es où ?

    -          … J’arrive.

     

    Dieu que je n’aime pas faire ça. Je suis parti comme un voleur ou presque. A peine eu le temps de voir se dérider ce visage crispé. J’ai bien rappelé plus tard, au calme, pour savoir. Pour m’excuser de cette sortie prématurée. Il y avait bien eu une belle apnée. Plus de convulsions. Une timide reprise de la ventilation, puis plus rien. Fini. Un peu brutal au goût du toubib, mais bon.

    C’est tellement pas facile.

    J’ai traîné mon dégoût quelques jours puis j’ai recroisé mon comparse d’un jour, à l’internat. Entre la poire et le dessert. Entourés de spectateurs dubitatifs et de commentateurs distants. On a causé. De ce moment, de ma tourmente. De son malaise. Du mien. De comment les gens autour ont perçu les choses. De nos vues du problème, de nos façons de faire. Sans pour autant être d’accord, nous avons pourtant convenu qu’on rejouerais la pièce différemment, si c’était à refaire.

    Quand ce sera à refaire.

    On cause beaucoup de ces choses-là, partout, tout le temps. Tout le monde. Sans vraiment savoir, en fait. Bientôt, il y aura peut-être bien de nouvelles lois pour ça. Pour éviter le pire. Pour cadrer l’humanité.

    Ca me désespère.

    Oh pas les nouvelles lois, hein. Je m’en fous, des lois. Je ferai avec s’il le faut. Avec une énième loi tout le monde restera chez soi la prochaine fois et c’est peut-être mieux comme ça, après tout.

    Non ce qui m’ennuie surtout, c’est que l’on s’obstine à vouloir fermer les internats.  


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  • Présumé coupableIl fait chaud.

    La journée tend mollement jusqu'à sa fin qui arrive inexorablement vers dix-huit heures sous ces latitudes.

    Il fait lourd. 

    C'est bientôt la saison sèche, mais pas encore tout à fait. Alors il pleut quand même un peu tous les jours. Tous les jours à la même heure. Bientôt. Inexorablement.

    Tout le monde attend, abruti, assommé par la touffeur du ciel gris souris. Le coup de semonce va bientôt retentir. Un coup de tonnerre, unique, précédé d'un éclair. Et puis ça va tomber dru sur les toits de tôle. Comme ça, d'un coup, une bonne grosse rinçée. On va plus s'entendre penser. Une heure, au plus. Un fracas terrible qui cessera tout aussi brutalement. Le torrent des rues finira de ruisseler avec la montée du pétrichor. Alors seulement les gens s'éveilleront, mus par l'envie frénétique d'attraper la nuée de criquets virevoltants dans le soleil couchant et que l'on dévorera au coin du feu, la nuit tombée. Il fera frais ensuite. On sera mieux.

    Mais pas maintenant, non. Après. D'abord, je dois faire ma dernière visite. C'est trop calme. J'ai un mauvais pressentiment. Je dois voir Prince.

    Prince nous est tombé dessus il y a quelques jours. Une tuile à forme humaine, haute comme deux pommes et défiant toutes les lois de ma médecine.

    Je savais pas qu'une crevette comme lui pouvait brailler si fort pendant des heures. Je savais pas qu'une chose aussi petite pouvait vivre si longtemps en dehors du ventre protecteur d'une mère. Je savais pas.

    J'avais jamais vu.

    Pour moi avant de croiser Prince, un grand prématuré de huit cents grammes, surtout à trois mois de vie, je pensais qu'il devait hanter les couveuses de réanimation néonatale. Il aurait pas dû se trouver là, minuscule, perdu dans un immense lit d'adulte, calé entre deux draps froissés. À ouvrir grand ses deux grosses billes rondes et noires, vives comme celles d'une bête traquée découvrant l'immensité de la clairière à franchir.

    Et pourtant... Il est bel et bien là, le Prince. Il existe. Et il braille son désarroi, crispé, tendu, comme le poussin tombé du nid qu'il n'aurait jamais dû quitter si tôt. Et en plus il me regarde, comme ça, en plantant son regard droit dans le mien, là, méchant, comme si ça suffisait pas de me dire qu'il vit.

    Parce que oui, merde, putain. Il a faim.

    Et je sais pas quoi faire, moi. Je suis désemparé.

    Parce qu'en vérité je le sais, le plus gros problème de Prince, ce n'est pas sa dénutrition majeure ou les complications de sa prématurité. Non. Broutilles, ça. Le principal handicap de Prince en fait, c'est Héritier. Héritier, son frère jumeau. Car Héritier a de la chance, lui qui fait quatre cents grammes de plus. Quatre cents énormes raisons d'avoir faim de vivre pour Prince, et tout autant apparemment pour justifier la préférence d'une mère pour Héritier.

    Voilà tout son drame tendu en cinq lignes, à ce petit bout de Prince.

    Il y a deux jours déjà, j'ai bien tenté de raisonner sa mère. De lui dire que oui, Prince et Héritier, c'était bonnet blanc et blanc bonnet. Que même s'il était tout moche, ridé et geignard à côté de son géant de clone, Prince méritait quand même qu'on se donne du mal. Qu'il y a de la vigueur en lui, merde c'est pas banal un petit bout comme ça, de cet âge là, capable de manger à la cuiller en te serrant les doigts. On DOIT y arriver. C'est pas possible autrement. Ici, on manque pas de nourriture adaptée. Ici tout le monde peut manger à sa faim. On PEUT y arriver. C'est facile. Il suffit juste de le vouloir. On peut aussi changer les langes, laver, câliner les enfants, en plus de les nourrir à satiété. On peut.

    On le fait déjà, du reste.

    Mais remplacer une mère, non. On peut pas. On doit pas tout faire à sa place. On peut l'aider oui, on doit l'aider. Mais tout faire, ça non. Au moins le prendre dans les bras, une heure par jour, pour le bercer, le rassurer, c'est tout. Les bras de sa mère, Hein. Pas ceux de Corneille, l'infirmier qui finira par craquer au final. Juste laisser Héritier dormir une heure seul, sans sa mère, dans le grand lit.

    Juste une heure, rien qu' une heure, laisser Prince dans les bras de sa mère. Il en a besoin. C'est vital.

    Même ça, c'est pas possible.

    L'est trop moche le Prince, qu'elle ose me dire, le regard en biais. Et puis il gueule trop. Faut pas qu'il s'habitue à manger à sa faim, hein. Ici, c'est pas comme chez les blancs. On mange pas tous les jours, faut pas en faire un plat. Faut fermer sa gueule, d'abord, si on veut bouffer. D'ailleurs, Héritier lui, il a compris. Voyez, il gueule pas. Il est tout calme. l'autre c'est le diable, comprenez. Il est sorti après. Il est horrible avec ses mains qui griffent et ses poils partout. Puis il beugle plus que son frère, alors bon, hein. Et il est vraiment trop moche, vraiment.

    Forçément. Héritier il mange, lui.

    Forçément, ce discours pourri d'ignorance crasse m'a énervé.

    J'ai soupiré ce que j'ai pu, j'ai fermé les poings. En me frottant la tête et en jurant les dents serrées dans ma langue trop claire. Je me suis éloigné ensuite sans piper mot, vu qu'elle en démordait pas d'avoir raison. Elle avait rassemblé ses affaires et ses mioches, était passée avec dédain devant moi. En princesse.

    Elle partait.

    Je l'ai vue disparaître, muet devant tant de connerie. Mais sait-elle vraiment ce qu'elle fait?

    Corneille, l'infirmier du cru, m'avait rassuré. Oui, j'avais raison. Oui, j'avais bien fait d'insister pour qu'elle s'implique. Même si c'était dur, ici. Il fallait le faire. 

     

    - Oui, mais elle s'en va, là, Corneille. J'ai chié dans la colle.

    - ... Elle reviendra quand elle aura faim, sois sans crainte.


    Il faisait chaud, ce soir-là, il était dix-huit heures.

    Il faisait lourd.

    L'éclair a zébré le ciel, mais c'est le tonnerre qui m'a surpris. Et puis la pluie, cette pluie terrible s'est abattue sur eux-trois au loin comme la misère peut terrasser le monde.

    Je me suis senti bien con.

    Le lendemain matin cependant, elle était là. Elle, marâtre malitorne et ses deux rejetons infâmes, comme si de rien n'était. Elle avait dû réfléchir, transie sous l'averse glacée. Elle ne devait pas savoir où aller, partie sous le coup de la colère. Elle avait dû revenir penaude après mon départ. Bête. Conne. Affamée. On ne s'est rien dit. À peine regardés. Elle avait Prince dans les bras, tout calme, enfin rassuré. Mais je voyais bien que ça lui coûtait. Et pourtant la journée s'est écoulée comme toujours jusqu'à dix huit-heures, l'heure où ce ciel devient si chargé. 

    Toujours cette chaleur.

    Toujours cet air gorgé d'humidité et cet orage, bordel. Qui ne demande qu'à éclater.

    Je n'entendais pas beugler Prince, je m'attendais à les retrouver tous les trois alanguis ensemble dans la touffeur de cette atmosphère.

    Ou un lit vide.

    Mais j'ai soupiré en voyant Corneille assis, cajolant tout en retenue le gnome qui s'endormait sur sa cuiller. Soupiré, oui. À la fois agacé, et rassuré. Et clairement derrière la persienne, j'ai entendu les éclats de rire perçants de cette mère absente.

    J'ai rien dit.

    Je suis sorti emplir profondément mes poumons de cette brume diaphane et pénétrante. Les rires ont cessé quand elle m'a aperçu. Plusieurs minutes se sont écoulées. Je n'ai rien dit.

    Et je suis rentré.

    Puis le flash, sans bruit, et le fracas. La giboulée a suivi, j'ai laissé couver le feu intérieur qui me brûlait. Je me suis dit qu'il fallait que j'arrête de les emmerder, que j'allais tout faire foirer, encore. Qu'on avait le temps, après tout. Qu'il fallait essayer de trouver un autre docteur, quelqu'un de plus neutre. Quelqu'un de plus souple que moi. Moi, je pourrais plus. 

    Ce matin donc Prince braillait toujours, et Corneille s'occupait de l'enfant comme à l'accoutumée, j'ai laissé faire. Pas grave. J'avais plus de haine. Ma décision était prise, quelqu'un d'autre s'occuperait de Prince. On prendrait notre temps.

    Mais ce soir, là, maintenant, j'ai comme un pressentiment en n'entendant pas le petit furibard s'époumoner.

    Il fait chaud.

    La journée tend toujours mollement jusqu'à sa fin qui arrive inexorablement vers dix-huit heures sous ces lattitudes. Comme d'habitude.

    Il fait lourd. 

    Prince n'est plus là.

    La couche est vide, sa mère et son frère ont également disparu. Corneille paraît désabusé. Je refuse de voir l'évidence.

    - Où sont-ils, Corneille?

    - Partis.

    - ... Pour de bon, tu crois?

    - ... Je le pense.

    - ... Mais comment va-t-elle faire? Seule, sans rien, dehors avec ses deux mouflets?


    Silence.

    Calme avant la tempête. Corneille balance ses bras, dodeline de la tête. Il cherche sa réponse dans ma langue de blanc-bec.

     

    - ... Tu sais, ici, le pays est grand... Il y a du monde, beaucoup de monde, dehors... Des femmes sans enfants, aussi. Elles peuvent s'en sortir, tu sais... Mais aussi, de l'autre côté...

    - ... Oui?

    - Il y a aussi des fourrés, des chients errants... Et ce petit, finalement, ses cris ne sont pas si puissants... Alors, bon...

     

    Comme un frisson d'horreur parcourt mon échine. Je suis cloué debout. Mes oreilles bourdonnent, j'ai juste rêvé cette réplique.

     

    - ... Que... Quoi?

     

    Silence.

    Et la semonce retentit. Mais pas l'habituelle de la tranche horaire, non. L'autre.

    La sournoise. La fausse amie. Une petite saccade, qui se raproche. Puis une autre qui lui répond, plus claire. Comme un bruit de pétards du quatorze juillet.

    Cette crécelle délicate, ici, tout le monde la connaît. Tout le monde la craint. Je parcours la salle du regard. On rassemble ses affaires. On s'agite, imperceptiblement. les éclopés s'éveillent et retirent leur attelles.

    Le cri de la Kalashnikov reste le meilleur des antalgiques.

    On attend. On hume l'air à la recherche de l'odeur du souffre, signe qu'il faut partir là, de suite. Le temps suspend son vol à ce souffle de mort. Partir? Rester?

    Mais silence. Plus rien ne vient.

    Et c'est le déluge. 

     

    - ... Tu sais, John. Ici, les choses sont si... 

     

    Compliquées. Simples.

    Et merde.

     

     

     

     

     


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  • Bag EndC'est un long couloir de trois fois cinquante mètres. Un bête tube souterrain clos d'une épaisse porte métallique et toute ronde, scellée de l'extérieur. Un simple boyau deux fois coudé à droite et borgne à son extrémité. Un interminable cylindre de béton armé contenant gaines et autres conduites, comme un écrin dérisoire. C'est vaste et clos tout à la fois. C'est calme et silencieux. C'est frais. C'est sombre. Seul crépite le néon primordial, m'invitant à poursuivre plus avant mon parcours. Le tube s'illuminera de proche en proche et le chemin parcouru retournera dans la pénombre, je le sais bien. Je le connais par cœur, ce tuyau. Il est sans surprise aucune. Je veux pas, mais je dois y aller. J'ai les mains moites et la poitrine serrée. Faut juste que je marque un temps d'arrêt d'abord.

    Faut juste aller tourner ce foutu rondier.

    Cette saloperie de boîte grise et moche, toute carrée, trônant fièrement au fond de cette antre de pacotille. Cette boite à clés absurde, n'ouvrant rien de plus que le droit de retourner sur mes pas. Ce putain de valideur de tournage en rond.

    Je dois le faire. C'est mon but. Je suis là pour ça.

    Pourquoi ai-je accepter ce boulot inepte, déjà? Peut-être parce que j'ai vingt ans, que c'est l'été et qu'à cet âge il faut bien gagner son beurre comme on peut. Peut-être aussi parce que veilleur de nuit, c'était grassement payé pour un job d'étudiant. Peut-être aussi parce que j'adore la nuit, tout simplement.

    On m'avait pourtant dit que c'était pas compliqué, y'avait qu'à mettre la clé dans toutes ces foutues serrures qui balisent la ronde, c'était tout. J'avais même reconnu plusieurs fois le dédale de couloirs, la forêt d'escaliers et la jungle des étages avant de me lancer seul à l'aventure dans ce bâtiment. J'y évoluais maintenant comme un poisson dans l'eau. J'y prenais même un certain goût, tiens. Un toit parisien immense, rien qu'à moi, pendant des heures à la fraîche, ça n'a pas de prix. Le bonheur de pouvoir contempler le ciel mordoré, la satisfaction de pouvoir profiter du scintillement magique de la tour Eiffel, si proche. De laisser filer les heures jusqu'au matin calme. J'avais même fini par moduler ma ronde perpétuelle au gré de mes humeurs et de la lourdeur de mes jambes. De la fraîcheur de l'air. De la touffeur des parkings.

    Et de cette satanée obligation d'aller déverrouiller ce maudit rondier, là, tapi dans ce tunnel infernal.

    J'ai foutrement pas envie. Jamais.

    Pourquoi devrais-je y aller, d'abord? Y'a rien à garder dans cet enfer à part ce cube en plastique qui ricane. Quelques vannes, deux siphons? Trois fois par nuit. Quel intérêt? Pourquoi tant d'absurdité? Merde! Quel sombre pervers a bien pu décider, un jour, de coller cette balise immonde dans ce trou à rats? Quel ouvrier, abruti mais artiste, a pu mettre en scène cette machine infernale, sublimée par tant de lumière dans sa niche? Pourquoi l'a-t-il branchée, pourquoi n'a-t-il pas eu un dernier sursaut d'humanité en laissant pendouiller le fil dans le vide, comme il l'a fait avec le rondier 24, celui du cinquième que personne ne va pour le coup jamais tourner? Pourquoi le sixième tronçon, toujours le même, ne s'allume-t-il jamais avant d'être parcouru à moitié? Pourquoi mon téléphone, en quête de bûchettes, crie toujours sa famine de réseau à chaque fois au même endroit? Pourquoi aussi, quelques fois, comme ça, sans prévenir, un tronçon s'illumine loin devant? Ou pire encore, loin derrière? Pourquoi les week-ends sont-ils si longs?

    Pourquoi, hein, pourquoi?

    J'irai la tourner souvent, ma clé unique dans cette serrure infâme. Dans celle-là comme dans les autres. Mais jamais aucune autre ne me collera autant la boule au ventre. Triomphal dans la victoire, en riant à gorge déployée dans le silence sépulcral vaincu par ce déclic. Terrorisé quand, hors d'haleine, je rebroussais chemin sans avoir atteint le but final. Et rongé de remords jusqu'à la prochaine tentative.

    Je suis docteur, maintenant. Les rondiers ont changé, mais le tunnel, lui, est toujours bien présent.

    Pourquoi?

     

     


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  • T’es bizarre, toi.


    Tu veux une rachianesthésie pour une grossesse arrêtée à cureter de 10 semaines, c’est pas franchement banal.


    Oh moi je m’en fous tu sais, c’est même plus simple à penser qu’une anesthésie générale. Mais c’est pour toi que j’insiste, vraiment. Pour la tête. Pour le moral. C'est pas le genre d'expérience qu'on préfère vivre à fond, un curetage, d'habitude.


    Tu préfères la rachianesthésie? Ok, Ok. D’accord. Tu l’auras. N'empêche, t’es drôlement bizarre.


    T'as pas l'air d'avoir peur de dormir. De la mort, de l’inconnu, de je sais pas quoi d’autre encore, enfin le genre de loufoqueries que j'entends en général pour justifier ce genre de choix.

    Toi, tu te justifies pas. T'as juste pas le profil.


    T’as trente ans, toi l'africaine, mais tu fais dix de moins. T'es belle. Belle de cette beauté sans fard qu'ont les filles de vingt ans qui se foutent éperdument de ce que donnera l'avenir. Malgré tout tu prends soin de toi, je le vois à tes nattes savamment tressées. Mais tu débarques du pays, ça se voit. A ta manière d’économiser les mots, ta façon de baisser les yeux quand tu parles ou à tes laconiques hochements de tête. Ton claquement de langue dans la bouche pour acquiescer. Tes mains sont soignées mais tes pieds te trahissent: ils ont le cuir épais et tanné des marcheurs sans chaussures.

     

    Tu débarques du pays, et c’est tout frais. Même drapée dans la sainte chemise hospitalière qui maladise le moindre bien portant, tu respires l'étrangère.

     

    Bizarre, je te dis.

     

    Parce que tu as trente ans et que tu me dis que tu es en France depuis un mois seulement. Et à  trente ans là-bas, les filles n'en sont généralement pas à leur première grossesse. A moins que... Tu as du faire des études ou bien tu es quelqu’un de bien né, là-bas, c’est sûr. Tu es de la ville, c’est ça? Brazza. Enfin non, Kinshasa. Brazzaville ou Kinshasa? Tu gonfles la poitrine, les mots se percutent avant la sortie. Trop long, trop compliqué... Tu laisseras chuinter un long soupir qui finira par expirer dans un silence. Soit.

     

    Et puis ton adresse actuelle, je la connais. C’est un centre d’hébergement pour ceux qui ne savent pas où passer la nuit. Je te vois bien, merde, tu es à poil. T’as pas ce profil là non plus. Ta peau connait les crèmes et les onguents des parfumeurs interlopes. Elle est souple, ferme. Douce comme de la soie. Non, la rue et toi, ça colle pas non plus.


    De plus en plus bizarre.

     

    On rentre au bloc, j'ai trop de doutes au fond pour ne pas en remettre une couche. Permets-moi d’insister, la rachi c’est pas pour toi. Tu préfères la rachi car tu veux être sûre de ne rien manquer. OK.

     

    Merde putain, t’es franchement bizarre.


    Tu te rends compte de ce que tu dis? Bien sûr, que tu te rends compte. Trente ans, première grossesse, arrêtée de dix semaines, un mois en France, sans domicile fixe. Tu es partie enceinte et tu devais le savoir. Ça sent l’histoire glauque. Ça pue l'histoire glauque.

     

    Allez, je te la pique ta rachi. Mais donne-moi donc la main, on va causer un peu.


     

    Tu viens de "Kin" en fait, tu y as toute ta famille. Tu y avais un bon job. Pas mariée. À, l’occidentale, sûrement. Ou la deuxième, peut-être bien. Ou pas, en fait. Je sais pas, à vrai dire. Et puis il y a un mois, en pleine nuit, tu as traversé le fleuve pour Brazza. Pourquoi, pour fuir? Pour fuir quoi? Je saurai pas. A partir de là, c’est «compliqué», comme tu dis. Tu es arrivée en France. Comment? C'est... "Compliqué". Ici, tu ne connais personne. Ta destination? Tu sais pas. Tu es ici, un point c'est tout. Ton regard s’est planté comme une lame dans le mien quand tu m’as dit ça. Pour faire mal. 


    Brièvement mais profondément. J’ai pas baissé les yeux, j’ai rien dit. Compliqué, j’imagine. Mes pensées filent vers des horizons que je ne peux, que je ne VEUX pas voir. J’ai juste pas envie. Et je sais bien que simple pour toi, c’est déjà bien compliqué pour moi. Tu as hoché la tête, moi aussi. Peut-être qu'on s'est compris.

     

    Ca y est, c’est fini. Tu as jeté un coup d’oeil régulièrement pour vérifier que "c'était fait". Je n’ai lu aucune émotion sur ton visage pendant l’acte. Ni déception, ni semblant de satisfaction. Rien. La vie, cette salope de vie t'en fout plein la gueule mais tu veux faire face. Dans ta main, pas le moindre frémissement. De toute façon, je pense que tu n’aurais rien dit.Tu me rapelles cette race de gens qui grouille en Afrique. Celle des gens sans espoir. Celle qui survit au pire et sur qui les tempêtes glissent sans entamer le cuir. Qui absorbe les emmerdes sans les forcément les transmettre. Et qui pourrait dans l'oeil du cyclone faire renaître une génération sans passé ni rancoeur.

     

    Comme ça.

     

    Tu es déçue quand je te dis que tu dois rester ce soir. Tu pensais certainement à ta place au centre, acquise de haute lutte et pas encore perdue. Mais bon tu es d’accord, à chaque jour suffit sa peine.


    Le lendemain matin, c’est encore moi que tu vois pour la sortie. Tu es prête à partir depuis les aurores. Le bagage mince, le coeur pas bien léger et la tête lourde de l'envolée des anges. Déjà sapée. Jolie. Comme si de rien n’était. Tu veux sortir, cette fois ça suffit. Mais j’ai mis l’infirmière au jus. Le centre n’accueille qu'à la nuit, et il fait encore froid dehors. Peut-être une assistante sociale, qui sait. Reste au moins pour le déjeuner, tu partiras ensuite. Tu calcules vite. T'es vraiment pas con, ça se voit. Tu es d’accord. De toute façon, on pourra guère faire plus. 

     

    J'espère que, j'espère, j'espère...

    Non, en fait je suis comme toi, j'espère rien.

     

    Tu es partie et il parait que tu as dit merci.

    Tu es partie rejoindre mon placard à fantômes et autres goules, étagère purgatoire.


    Celle où sont rangées les histoires dont je ne connaîtrai jamais la suite.

     

     


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  • - Allô, la réa? Boujour! J'ai une patiente au bloc en ce moment, je voudrais en discuter avec le réa de garde...

    - C'est moi. Qu'est-ce que c'est?

    - Une gamine, bientôt seize ans. Une rupture de kyste de l'ovaire hémorr...

    - ... Je te coupe de suite, on fait pas de pédiatrie.

    - Oui mais notre réanimation pédiatrique ne la prendra jamais, ils n'ont pas de lit assez grand. Pi Elle a été prise en charge par un service de médecine adulte la semaine dernière avant de retourner à la maison, alors la question ne se pose même pas. Je peux continuer?

    - Oh de toute façon, j'ai qu'une place.

    - Bon, je prend ça pour un oui. Donc Elle n'a pas d'antécédents notables et elle a rompu son kyste de l'ovaire, je disais. Elle a beaucoup saigné, j'ai été obligé de la transfuser dès son arrivée aux urgences il y a une heure, elle était mal. En plaquettes, notamment. Parce que oui, en fait elle était hospitalisée la semaine dernière pour un pupura thrombopénique, a priori idiopathique bien que je n'aie pas tous les éléments pour l'avancer. Aux urgences, elle avait deux mille plaquettes. Là ça va mieux, l'intervention se termine. Ca ne saigne plus. Mais son bilan d'hémostase n'est pas encore parfait. Le taux de plaquettes reste inférieur à trente mille malgré la transfusion et dans ce contexte particulier je ne peux décemment pas la surveiller correctement en chirurgie... Elle serait mieux chez toi...

    - ... Et en médecine interne, t'as essayé de voir?! Parce que franchement... Regarder une gamine qui saignera plus, pff...

    - Surveiller un post-op d'hémorragie en médecine interne? Tu rigoles, j'espère. Je suis pas spécialiste du PTI, mais je trouve pas ça banal moi, d'être obligé de transfuser une gamine qui présente deux pathologies normalement bénignes avec une thrombopénie majeure à l'arrivée... Je pense qu'elle a saigné spontanément et que rien n'est règlé. C'est bien arrivé une fois, pourquoi pas deux? Et puis d'abord, je ne sais même pas s'il est idiopathique son purpura. Y'a pas rien à faire, on a quand même un diagnostic en suspens... C'est plutôt un truc de réa med, non? Et la recherche diagnostique ne sera jamais terminée en chirurgie, a fortiori un vendredi. Je peux parier un bras là-dessus. Bon, je te l'envoie?

    - Ben non. J'ai qu'une place, y peut arriver quelqu'un d'autre de grave, gnagnagna... 

    - OK. Alors écoute moi bien. Elle est arrivée en choc hémorragique, j'avais cinq de tension et cent trende de pouls. Je l'ai transfusée en O neg, une bonne demi-masse sanguine. Avec deux plasmas et une plaquette. On l'a opérée en urgence. Elle ne pisse pas encore. Elle dort toujours, je peux te la ventiler en soixante pourcents d'oxygène si tu y tiens. Et on réserve une place chez nous pour quand elle ira mieux.

    - ........... D'ac, je la prends.

    Bien sûr que tu la prends, connard.

    J'ai été à ta place avant, je sais bien comment ça marche. Je sais bien pourquoi tu frottes. C'est pas très bandant, une surveillance simple. Mais putain je vois pas comment on peut faire autrement pour cette gamine. Tu oublies que c'est aussi la mission de la réa, la surveillance. Et la régulation du dernier lit, ça marche peut-être avec les cons mais pas avec moi. Réserver un lit pour quelqu'un qui n'existe pas encore, c'est condamné par toutes les sociétés savantes même si c'est une pratique courante. J'ai voulu te la vendre au sentiment, réveiller ta fibre de réanimateur idéaliste. Visiblement elle est morte, il faut te faire le décompte des actes ou diagnostics marqueurs pour te prouver que chez cette gamine, la surveillance simple sera pour une fois valorisée.

    Car j'ai bien entendu mouliner  l'IGS 2 dans ton crâne de piaf avant de lâcher ton oui: son séjour pourra bien bénéficier du forfait réanimation, les statistiques seront soignées. Le dernier lit sera bien occupé par un patient de réa selon le comptable de l'hôpital. 

    Je sais bien que c'est lui le médecin maintenant.


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  • Votons!Il n'a échappé à personne que l'imminence d'une échéance présidentielle entraine toujours les campagnes électorales, surtout si celles-ci brillent par l'absence de débat de fond, vers des plateaux abyssaux insoupçonnés jusqu'alors. Notre pain quotidien consistera donc, jusqu'au jour du jugement dernier, en un savant assaisonnement de basses alllusions sur les accointances supposées d'un vieux mamouth libidineux d'un côté, arrosées de vagues amitiés basannées de l'autre, le tout si vous le voulez bien saupoudrées de considérations vandettesques sur l'éventualité d'une guerre civile aux temps des cerises ou de la qualité des menus des cantines scolaires. Rien ou si peu sur les sujets essentiels, comme la politique de santé de notre beau pays par exemple. Toutes les âmes pures douées de parole, à défaut d'un cerveau, donneront donc chacune de leur petite diatribe inutile jusqu'au moment final où, si la météo le permet, chacun plantera dans l'urne sa graine d'espérance pour un monde meilleur. 

    Soit.

    Mais, Ô hasards des calendes, il se trouve également qu' à quelques semaines près une nouvelle ère débute avec les premières épreuves de l'ECN de médecine 2012. Comme de toute façon l'envolée des débats à venir n'atteindra jamais celle des pissenlits, je profiterais bien de cette conjonction inespérée pour vous livrer, moi aussi, mon encyclique politique de pacotille à destination de nos confrères médecins. Vous ne voyez pas le rapport entre les deux évènements? Suivez bien mon raisonnement tortueux.

    L'ECN de médecine reste, et je le dis à l'attention des non-médecins qui d'aventure fréquenteraient ces lignes, un moment unique dans la vie d'un carabin. En ce qui me concerne, je garde un souvenir ému de mon internat, ancienne dénomination pour cette épreuve qui garde pourtant sous bien des aspects son caractère de concours.

    A l'époque ce rite, décentralisé en régions depuis, se déroulait en deux sessions indépendantes: l'une en province, l'autre en capitale. Bien que facultative, la grand-messe d'alors engendrait une transhumance forçée sans commune mesure dans le monde médical, saturant en deux heures d'échanges téléphoniques préalables, ET le réseau de télécommunication local, ET le parc hôtelier d'une région entière. En ce temps-là déjà le CNG, organisateur des agapes, faisaient preuve d'un talent certain pour l'à-peu-près qui confinera à la virtuosité si l'on considère les épreuves annulées de l'an passé.

    Bref.

    Cette gestion approximative qui provoqua l'ire récente de nombre d'étudiants n'est pas sans rapport avec l'émotion qui m'étreint quand je me remémore un fameux jour de fin de printemps. J'étais, petit externe parisien, tracté par la foule compacte de mes congénères transis de savoirs et de peurs vers le hangar monumental censé réceptionner le fruit de nos réflexions manuscrites. Obtenir un poste d'anesthésie quelque part en France et si possible pas trop loin de Paris était alors mon objectif -je vivais dans l'illusion entretenue (mais démentie depuis!) dans les universités parisiennes qu'en dehors de Paname, point de salut. Ce hangar disais-je, était situé du côté de Rungis, entre deux parcs à viande froide et trois casiers à légumes. J'ironisais alors sur le symbole de cette réunion forçée mais finalement consentie de notre troupe estudiantine, déjà aristocratique mais pourtant moutonnière et grégaire au sein même de ce champ de foire gigantesque destiné normalement à la vente de bestiaux abattus. 

    Je n'imaginais pas alors combien j'avais raison avant de débuter l'épreuve. Nous, l'élite, étions prêts à nous entre-dévorer sous la bienveillance de nos aînés, anciennes victimes et nouveaux complices. Sur le papier certes, mais également sur le pré. Car, et je suis certain que sur ce point rien n'a changé, la lutte ne se fait pas qu'à la pointe du stylo. L'autre volet du drame, plus sournois, plus pervers, se joue lors des pauses de cette session marathon.

    Oui, il faut le savoir.

    Il n'y a qu'une chiotte pour tous les participants, et le break est court. Tout le monde le sait mais rien n'est fait. Oh, je vous vois venir, vous allez me dire: mais diable, quel message politique peut bien découler de ce constat accablant? Patience, j'y viens.

    Que faire donc, en cas d'envie pressante devant la masse compacte de ses semblables, furieux et déterminés quand on est un garçon bien élevé? On relève le défi?  Non. On se dit que ça va bien mais merci, on va faire sa petite affaire dehors. Et on sort. Mais là, mazette! On constate qu'on n'est pas le seul à fuir le débat. Partout, partout, derrière chaque bagnole, chaque buisson, portière, arbre, borne incendie (si, si!), j' aperçois, discrète ou assumée, une petite nouille ou une petite fesse. D'où s'écoule un petit filet jaune qui vient grossir le torrent douteux du caniveau d'en face.

    Comme il me reste un peu de dignité je décide de pousser plus loin l'exploration, vers cette butte à l'horizon. Grand bien m'en a pris, car c'est au sommet que s'est déroulée cette scène unique, gravée depuis à jamais dans ma mémoire et qui m'inspire le billet d'aujourd'hui.

    Oui j'avoue, les bras m'en sont tombés. En haut, cachés derrière les épais fourrés dissumulant la rue j'ai vu le plus beau, le plus tragique spectacle du monde. Alignés comme à la parade sans distinction de sexe, race ou rang, mes futurs confrères s'asseyaient sur leur pudeur naturelle en s'adonnant à leurs besoins naturels. Visages fermés par l'enjeu mais chattes, bites, couilles bel et bien à l'air. J'ai pu en nommer certaines. D'autres non, car le rang s'étendait à perte de vue. Déjà drôle, me direz vous. Mais la scène tourna au pathétique quand arriva, tranquille, le petit train de banlieue alourdi d'indigènes fatigués rentrant du boulot. Je revois clairement le regard médusé des badaus hagards, serrés dans les wagons, défilant devant ce rang d'oignons magnifiques.

    Mon message politique? Il est simple à cette heure, car seul un candidat s'est prononcé quant à la sauvegarde d'un semblant de service public en France:

    Cher confrère, ami(e) médecin. Je sais. Je sais que tu as déjà cédé la fois précédente à la tentation du moi d'abord. Tu n'es plus guère sensible aux trémolos de la belle hélène, et ça m'attriste. Le service public, tu t'en cognes. Alors voilà. Sache que je  moi qui ne suis personne, je n'ai rien oublié. Tes erreurs de jugement, je les pardonne. Mais s'il te reste un semblant de dignité fais gaffe.

    J'ai, ils, nous, avons déjà vu ton cul. Nous en sommes restés cois.

    Cette fois-ci, l'affaire pourrait ne pas en rester là.


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